Monia Chokri
La Femme de mon frère annonçait immédiatement ce que Monia Chokri allait apporter au cinéma québécois, une énergie de coupe, de ton et de déplacement qui refuse la bienséance psychologique sans sacrifier la précision affective. Peu de premiers films ont montré avec une telle assurance qu'on pouvait filmer le désordre sentimental, le narcissisme intellectuel et la panique du déclassement avec une vraie pensée de la forme. Entre Québec et Années 2010, Chokri a imposé une voix qui ne ressemble à personne, assez frontale pour être comique, assez acide pour devenir parfois cruelle, toujours attentive à ce que les postures culturelles cachent de peur.
Ce qui séduit d'abord, c'est le rythme. Chokri sait que la comédie contemporaine meurt souvent de sa propre recherche de naturel. Elle choisit au contraire la stylisation, l'accélération, la collision des registres. Un dialogue n'est jamais seulement là pour avancer l'intrigue. Il sert à exposer des stratégies de domination, des illusions de classe, des fragilités déguisées en ironie. Cette vitesse n'empêche pas la nuance. Elle la rend plus coupante. Les personnages se découvrent eux-mêmes à travers leurs maladresses, leurs poses, leurs contradictions devenues impossibles à dissimuler.
Avec Babysitter puis Simple comme Sylvain, Monia Chokri a confirmé que cette nervosité n'était pas un simple effet de premier long. Son cinéma s'intéresse à la manière dont les discours contemporains, féminisme performatif, capital culturel, désir d'authenticité, fantasy de transgression, s'accrochent aux corps et les déforment. Elle a le sens des milieux. Un appartement, un chalet, une table de dîner, une fête, un couloir d'université suffisent pour cartographier des rapports sociaux entiers. On comprend aussitôt qui maîtrise le langage, qui joue à l'aise, qui souffre d'être regardé comme une version insuffisante de soi-même.
Il faut aussi parler du ton, car c'est là que Chokri évite les facilités. Beaucoup d'œuvres mordantes finissent par écraser leurs personnages sous le jugement. Elle ne les excuse pas, mais elle leur laisse une mobilité. Son ironie n'est pas surplombante. Elle est impliquée, presque tactile. On sent que la cinéaste connaît intimement les petitesses et les embarras qu'elle filme. C'est ce qui permet à la satire de ne pas se vider en pure supériorité morale. Le rire, chez elle, vient souvent d'une reconnaissance pénible. On rit parce que la scène est excessive, mais aussi parce qu'on y retrouve une vérité sociale très exacte.
Cette précision donne à son cinéma une importance particulière dans le paysage francophone récent. À une époque saturée de personnages supposément complexes mais écrits comme des porte-parole, Chokri conserve le goût du désordre vivant. Elle ne demande pas aux films de trancher proprement les questions qu'ils soulèvent. Elle préfère les faire circuler à l'intérieur d'une scène, d'un malaise, d'un désir embarrassant. Cela l'inscrit autant dans une tradition de comédie de mœurs que dans un cinéma plus physique, presque anxieux, où le corps social se lit jusque dans les postures et les ornements.
Pour CaSTV, Monia Chokri importe aussi parce qu'elle sait filmer la gêne comme un vrai régime de tension. Le malaise n'est pas ici un simple condiment comique. Il devient structure. Une phrase de trop, un silence un peu long, une performance sexuelle ou intellectuelle qui tourne mal, et tout l'édifice du personnage vacille. Cette compréhension très fine de la honte, du fantasme et du regard des autres donne parfois à ses films une qualité presque horrifique, au sens où l'identité s'y révèle toujours plus instable qu'on ne le voudrait.
Monia Chokri s'est imposée vite, mais surtout solidement, parce qu'elle a compris qu'un style n'est pas un habillage. C'est une manière de penser le monde, d'en organiser les conflits, d'y capter les formes neuves du ridicule et de la solitude. Son cinéma ne flatte personne, et c'est tant mieux. Il préfère le mouvement inconfortable par lequel on cesse enfin de se raconter des histoires sur soi. Cette lucidité, portée par une vraie joie de mise en scène, fait d'elle l'une des signatures les plus vives du cinéma francophone actuel.
