Miguel Llansó
Avec Crumbs, Miguel Llansó n'arrive pas dans la science-fiction par la grande architecture des mondes possibles, mais par le bricolage halluciné d'un futur déjà en ruine. C'est immédiatement reconnaissable. Là où tant de dystopies aiment la cohérence de leur univers, Llansó préfère l'objet trouvé, l'icône pop usée, le costume un peu trop visible, le décor qui semble avoir survécu par accident. Son cinéma a l'air fait de rebuts culturels ramassés après la fin du monde et réassemblés avec une foi obstinée dans le pouvoir de l'image pauvre.
Le contexte estonien dans lequel il a développé une partie essentielle de son œuvre compte beaucoup, même si son imaginaire déborde largement toute assignation nationale. Llansó est un cinéaste de circulation, de déplacement, d'hybridation. L'Afrique, l'Europe de l'Est, la culture VHS, la science-fiction de récupération, le surréalisme de bazar, tout cela coexiste chez lui sans souci de hiérarchie. Son monde ressemble à une zone de transit où les mythologies globales ont perdu leur mode d'emploi. Dans les années 2010, cette singularité a fait de lui un véritable outsider du cinéma de genre.
Crumbs reste son manifeste le plus pur. Tourné en Éthiopie, le film imagine un après-catastrophe peuplé de reliques absurdes devenues objets de culte. Michael Jordan, les jouets, les symboles pop et les restes technologiques y flottent comme des dieux dégénérés. Llansó comprend quelque chose d'essentiel : la culture de masse produit ses propres fossiles sacrés. Quand les structures s'écroulent, il reste des emballages, des logos, des fragments de récit. Et ces fragments continuent d'organiser le désir.
Avec Jesus Shows You the Way to the Highway, il pousse encore plus loin cette logique de collage. Le film mélange espionnage, cyberespace, politique-fiction, humour dadaïste et carton-pâte cosmique avec une liberté qui tient presque de l'insolence. Mais l'anarchie apparente est trompeuse. Llansó ne travaille pas au hasard. Il sait exactement comment faire naître une euphorie de spectateur à partir d'un effet bricolé, d'un masque grotesque ou d'une rupture de ton. Son art consiste à rendre le cheap visionnaire.
On aurait tort d'y voir une simple ironie postmoderne. Llansó ne regarde pas ses univers de haut. Il les habite avec sérieux. C'est ce sérieux qui donne au ridicule sa puissance poétique. Ses personnages avancent dans des paysages mentaux saturés de déchets symboliques, mais ils y cherchent réellement quelque chose : une sortie, une vérité, une forme de transcendance ratée. Cette quête donne à ses films une mélancolie très particulière, presque tendre, sous leur surface farcesque.
Dans un paysage du science-fiction souvent dominé par la surproduction visuelle et la lourdeur mythologique, Llansó réintroduit le plaisir du bricolage comme pensée. Le monde ne doit pas paraître parfaitement achevé pour être crédible. Il peut être troué, mal raccordé, excessif, et toucher pourtant à une vérité plus vive sur notre époque. Son cinéma dit que nous vivons déjà parmi les ruines d'images devenues plus durables que les systèmes qui les ont fabriquées.
Cette position fait de lui un auteur précieux pour le fantasy et le cinéma de genre contemporain. Non parce qu'il offrirait une alternative "indépendante" au spectacle dominant, formule trop simple, mais parce qu'il rappelle que l'invention visuelle naît parfois du manque, du déplacement et du mauvais goût assumé. Miguel Llansó filme un futur d'objets orphelins et de croyances recyclées. C'est drôle, étrange, parfois profondément triste. Et surtout, c'est l'une des propositions esthétiques les plus libres apparues ces dernières années à la lisière de la science-fiction mondiale.
