Michael-David McKernan
Chez Michael-David McKernan, tout commence par une image qui ne veut pas rester sage. Non pas l'image expérimentale au sens décoratif, celle qu'on admire de loin comme exercice de style, mais l'image qui grésille, déborde, se frotte au bruit du monde comme si sa surface gardait la mémoire d'un accident. Cette matière est décisive. McKernan fait partie de ces cinéastes pour qui filmer revient d'abord à interroger la stabilité même du visible.
Dans le contexte de l'Irlande et plus largement du cinéma d'art des Années 2010 et des Années 2020, ce geste prend une valeur particulière. Là où tant d'images contemporaines recherchent la netteté impeccable, McKernan choisit la turbulence. Il travaille les textures, les dédoublements, les altérations, comme si le monde ne pouvait être saisi qu'à travers ses zones d'interférence. Ce n'est pas un goût abstrait du flou. C'est une manière de rappeler que toute perception comporte déjà du manque, du retard, de la distorsion.
Cette approche rapproche naturellement son travail du Fantastique et de l'Horreur, mais dans leur version la plus sensorielle. L'inquiétude naît moins d'un événement que d'une contamination du regard. Un visage devient trop spectral, un paysage trop chargé, une source lumineuse trop insistante. Le film ne dit pas forcément qu'un autre monde existe. Il suggère plutôt que notre accès à celui ci est déjà fissuré. Voilà une idée très forte, et profondément cinématographique.
McKernan sait également utiliser le son comme force de désorientation. Chez lui, l'écoute ne confirme pas ce que l'oeil croit tenir. Elle ajoute de la profondeur, certes, mais une profondeur inquiète, trouée, traversée de rémanences. Cette relation entre image instable et bande sonore troublée donne à ses films une dimension presque tactile. On ne les regarde pas passivement. On les traverse. Ils demandent au spectateur d'accepter une perte de repères, de se laisser déplacer hors des réflexes narratifs les plus installés.
Il serait pourtant faux d'y voir un formalisme fermé. McKernan ne travaille pas contre l'émotion. Il cherche au contraire des formes capables d'accueillir des états affectifs que le récit linéaire traduit mal : la hantise, la perception blessée, la mémoire en lambeaux, la sensation qu'un lieu continue de retenir ce qui l'a traversé. Son cinéma ne représente pas ces états de l'extérieur. Il tente de leur donner une forme active. C'est une différence majeure, et elle explique pourquoi ses films persistent souvent au delà de leur durée.
On peut aussi admirer sa manière d'éviter le prestige théorique de l'expérimental. Beaucoup d'oeuvres de ce champ s'en remettent à une noblesse abstraite de la recherche formelle. McKernan reste plus physique, plus concret, plus attaché à ce que l'altération fait réellement à notre expérience du temps et de l'espace. Ses films ne demandent pas qu'on les approuve comme objets savants. Ils demandent qu'on accepte leur logique sensorielle, parfois hostile, souvent fascinante. C'est beaucoup plus vivant.
Michael-David McKernan occupe ainsi une place précieuse à la lisière des formes. Son cinéma rappelle que l'expérimental n'est pas un département séparé du reste du monde, mais une manière de reprendre contact avec ce que les images ordinaires effacent à force de transparence. Là où d'autres clarifient, il trouble. Là où d'autres stabilisent, il laisse les choses vibrer jusqu'à l'incertitude. Ce choix pourrait sembler marginal. Il est au contraire central pour quiconque croit encore que le cinéma doit parfois abîmer notre regard pour mieux le réveiller.
