Mehdi Hmili
Avec Thala mon amour, Mehdi Hmili filmait une Tunisie postrévolutionnaire où l'amour, la mélancolie et la désillusion politique semblaient avancer au même rythme. C'est une entrée idéale dans son univers, parce qu'elle montre d'emblée son refus des simplifications. Hmili, cinéaste de Tunisie, ne traite pas l'histoire récente comme un arrière-plan noble destiné à rehausser des destins individuels. Il montre comment l'histoire s'infiltre dans les nerfs, dans les conversations, dans les désirs contrariés, dans cette sensation très contemporaine d'habiter un monde qui a promis plus qu'il ne pouvait tenir.
Son cinéma se distingue par une forme de désenchantement sans pose. Beaucoup de films sur l'après-révolution tombent soit dans la commémoration, soit dans le constat plombé. Hmili cherche une zone plus trouble. Ses personnages continuent de bouger, d'aimer, de parler, de rêver même, mais tout est traversé par une usure du possible. Ce n'est pas seulement social ou politique. C'est perceptif. Les villes, les intérieurs, les marges urbaines deviennent des espaces où quelque chose s'est retiré sans disparaître complètement.
Cette tonalité le rapproche du thriller psychologique dans sa version la plus diffuse. Il n'y a pas toujours menace spectaculaire, pourtant l'inquiétude travaille l'image. Le monde filmé par Hmili paraît chargé d'une pression sourde. Les êtres y sont exposés à la fatigue économique, au blocage affectif, à la mémoire politique, mais aussi à une forme d'intranquillité plus large qui touche à la place même du sujet dans la société. Le film avance alors comme une dérive lucide plutôt que comme un récit de résolution.
Il faut aussi parler de sa manière de filmer les corps en déplacement. Hmili comprend que marcher dans une ville, attendre, fumer, se retrouver dans un café ou un appartement, ce n'est jamais anodin lorsque tout un contexte historique pèse sur les existences. Cette attention aux gestes ordinaires donne à ses œuvres une matérialité forte. Le politique n'est jamais plaqué. Il se lit dans les rythmes de vie, dans les pauses, dans la façon dont un personnage occupe ou n'occupe plus un lieu.
Dans le cinéma tunisien des années 2010 et années 2020, Hmili occupe ainsi une place intéressante. Il ne cherche ni l'allégorie pure ni le naturalisme de dossier. Son travail garde une part de flottement, parfois presque de rêverie sombre, qui permet au malaise contemporain de circuler autrement. Cette qualité d'entre-deux donne à ses films une tenue particulière. Ils pensent le présent sans l'enfermer.
On peut d'ailleurs y voir une proximité avec certaines formes de fantastique moderne, non parce que le surnaturel s'imposerait, mais parce que la réalité elle-même paraît minée par une absence difficile à nommer. L'espace n'est plus totalement fiable. Le temps non plus. Cette sensation suffit à créer une inquiétude qui dépasse le seul commentaire sociopolitique.
Mehdi Hmili mérite donc d'être regardé comme un cinéaste des restes brûlants. Restes de révolution, de désir, d'illusions collectives, de promesses urbaines. Il ne transforme pas ces restes en emblèmes esthétiques. Il leur donne une forme de présence blessée, précise, durable. Peu de films saisissent aussi bien ce moment où l'histoire cesse d'être un mot pour devenir une fatigue du quotidien. C'est là que son cinéma touche juste.
