Matthew Salleh
Avec Barbecue, Matthew Salleh aborde le documentaire par la table, mais il ne filme jamais la nourriture comme simple sujet de curiosité aimable. Ce qui l'intéresse, c'est la façon dont un geste culinaire peut condenser un monde : une histoire migratoire, un rapport de classe, une mémoire familiale, une politique du partage, parfois même une blessure collective. Chez lui, le repas n'est pas une carte postale. C'est une scène où une société se trahit et se raconte.
Cette approche l'inscrit dans une tradition documentaire qui refuse l'exotisme paresseux. Salleh sait très bien que voyager avec une caméra expose toujours à une tentation vulgaire : collectionner les différences pour mieux flatter le spectateur. Il choisit l'inverse. Ses films cherchent le point de jonction entre singularité locale et expérience commune. Cela peut sembler modeste, mais c'est une position très construite. Dans les Années 2010 et les Années 2020, alors que le documentaire globalisé s'est souvent contenté de surfaces lisses, Salleh maintient un rapport concret aux gens, aux lieux et aux rituels.
Le fait qu'il vienne d'un horizon lié à l'Australie compte aussi. Il y a chez lui une attention particulière aux circulations culturelles, à la manière dont les identités se recomposent dans le déplacement plutôt que dans la pure origine. Cette sensibilité se sent dans son montage, qui évite la hiérarchie brutale entre centre et périphérie. Un quartier populaire, une cuisine de rue, une maison familiale ou un paysage plus vaste sont traités comme des espaces de pensée, pas comme des décors pour anecdotes. Le monde n'est pas là pour être consommé visuellement. Il est là pour être approché avec méthode.
Cette méthode, justement, mérite qu'on s'y arrête. Salleh travaille à partir de la conversation, mais il ne confond pas parole recueillie et vérité transparente. Ses films laissent toujours sentir un léger écart entre ce qui est dit et ce qui est transmis par les gestes, les silences, la présence des lieux. C'est là que le documentaire devient cinéma. Une recette peut porter un deuil, un repas peut dissimuler une hiérarchie, une célébration peut conserver la trace d'une violence plus ancienne. Sans jamais forcer l'interprétation, Salleh sait faire remonter cette épaisseur.
Il faut également noter son rapport au chaleureux. Beaucoup de documentaires contemporains sur les cultures du quotidien s'abandonnent à une convivialité obligatoire. Tout doit y être attachant, généreux, réconcilié. Salleh est plus fin. Il accueille la chaleur sans en faire une religion. Ses films comprennent que le partage n'efface pas les conflits, qu'une tradition peut protéger autant qu'elle enferme, qu'un goût peut être porteur de mémoire mais aussi de manque. Cette nuance le rapproche parfois d'un cinéma du Réel qui n'a pas peur des contradictions internes à ses propres objets.
Dans un catalogue sensible aux zones où l'intime touche au trouble, Salleh intéresse précisément parce qu'il filme les rituels comme des formes ambivalentes. Un rituel nourrit, relie, rassure. Il classe aussi, répète, fixe des places. Il y a là une proximité discrète avec certaines logiques du Folk Horror, débarrassées du surnaturel mais attentives à ce que les coutumes font aux corps. Le repas, chez Salleh, n'est jamais innocent. Il fabrique de l'appartenance, donc aussi des frontières.
Matthew Salleh n'est pas un cinéaste de la thèse spectaculaire. Il est plus précieux que cela : un observateur patient des liens ordinaires, de ce qui passe d'une main à l'autre, d'une assiette à l'autre, d'une génération à l'autre. Son cinéma rappelle qu'un documentaire peut voyager sans dominer, écouter sans simplifier, montrer le plaisir sans oublier la structure qui l'organise. C'est une morale du regard rare aujourd'hui. Elle donne à ses films une tenue calme, mais une persistance réelle.
