Masaaki Yuasa
Mind Game commence comme une explosion de formes et ne cesse ensuite de réinventer son propre mouvement. Il suffit d'une poignée de minutes pour reconnaître Masaaki Yuasa : un cinéaste pour qui l'animation n'est pas une technique parmi d'autres, mais une liberté physique absolue, la possibilité de tordre l'espace, le temps, le visage et le désir jusqu'à faire apparaître une nouvelle logique du vivant. Dans l'histoire de l'animation japonaise des années 2000 et années 2010, Yuasa occupe une place irremplaçable parce qu'il refuse à la fois le naturalisme illustratif et la simple démonstration virtuose.
Ce qui frappe d'abord, c'est la mobilité. Chez Yuasa, les corps ne se contentent pas de bouger, ils changent d'état. Ils se liquéfient, se contractent, s'étirent, débordent de leurs contours, deviennent rythme avant de redevenir figure. Cette plasticité radicale n'a rien d'un exercice gratuit. Elle permet de filmer des intensités que le dessin plus stable contiendrait mal : l'excitation, la panique, l'ivresse, la honte, la pulsion, l'élan mystique. Le mouvement n'illustre pas l'émotion, il la produit.
Mais Yuasa ne se réduit pas à un énergumène formel. Son cinéma est traversé par des questions très précises sur la jeunesse, la répétition sociale, la possibilité de l'écart et le désir de vivre autrement. The Night Is Short, Walk on Girl ou Tatami Time Machine Blues montrent bien cette alliance rare : une exubérance visuelle presque incontrôlable et une compréhension fine des petits nœuds affectifs qui emprisonnent les individus. Il filme des êtres en mouvement permanent, mais souvent retenus par la timidité, l'habitude ou la peur de manquer leur propre vie.
Cette tension entre débordement et retenue donne à ses films leur vibration particulière. Ils sont euphorisants, mais jamais naïfs. Le monde de Yuasa peut être joyeux, sensuel, délirant. Il peut aussi devenir cruel, anxieux, voire tragique. Devilman Crybaby, dans son registre plus sombre, pousse cette logique jusqu'à la déflagration. Le désir d'intensité y rencontre une violence historique et collective qui emporte tout. Yuasa y prouve qu'il sait convertir son style nerveux en puissance apocalyptique.
Il faut aussi souligner son rapport à la ville et aux communautés temporaires. Beaucoup de ses films avancent par collisions, rencontres nocturnes, bandes, fêtes, circuits étudiants, mouvements de foule. Le collectif n'y est jamais pure fusion. C'est un espace de contamination, de transmission, de dérèglement créatif. Cette dimension urbaine et relationnelle l'éloigne d'une animation purement intérieure ou illustrative. Chez lui, la ville devient un organisme élastique, une machine à bifurcations.
On pourrait dire que Yuasa appartient à une tradition expérimentale, mais le terme reste trop faible s'il suggère un cinéma réservé à quelques initiés. Son génie est justement d'avoir maintenu une ouverture populaire. Il sait faire de l'invention formelle un plaisir direct, un choc immédiat, quelque chose qui emporte le spectateur avant même qu'il n'ait le temps d'analyser la sophistication du dispositif. Cette accessibilité sans simplification est rare.
Pour CaSTV, Masaaki Yuasa est essentiel parce qu'il réaffirme ce que l'animation peut encore être lorsqu'elle cesse d'imiter la stabilité des autres arts. Elle peut devenir un terrain de métamorphose continue, un laboratoire de sensations, un espace où la psyché, la société et la matière graphique se répondent sans hiérarchie. Chez lui, un trait de crayon n'est jamais seulement un contour. C'est une énergie en réserve. Le monde peut s'ouvrir, se plier, se défaire, repartir. Très peu de cinéastes donnent à ce point le sentiment qu'une forme pense en courant. Yuasa, lui, court plus vite que la théorie, mais pas plus vite que l'émotion. C'est pour cela que ses films restent en tête : ils déplacent le regard tout en gardant le cœur battant.
