Márk Bodzsár
Avec Márk Bodzsár, le catalogue touche à une veine hongroise où le grotesque, le crime et l'absurde social peuvent glisser vers l'horreur sans changer ostensiblement de costume. Le nom porte déjà une appartenance d'Europe centrale, et cette appartenance compte: dans cette région, le fantastique ne se présente pas toujours comme une rupture. Il ressemble souvent à une conséquence logique d'un monde bureaucratique, fatigué, brutalement drôle.
Bodzsár n'a ici qu'un crédit, mais il arrive avec une densité culturelle que le genre sait utiliser. Le cinéma hongrois a longtemps cultivé un rapport particulier au noir: humour sec, corps malmenés, institutions opaques, personnages coincés entre survie matérielle et vertige moral. L'horreur, dans ce contexte, ne surgit pas seulement comme une menace extérieure. Elle peut naître de l'organisation même de la société, de la manière dont les systèmes transforment les humains en fonctions, en dossiers, en cadavres administrables.
Cette sensibilité rapproche Bodzsár du thriller noir autant que du fantastique. Le crime y devient un révélateur. Une enquête, un accident ou une disparition ne servent pas seulement à produire du suspense. Ils ouvrent une coupe dans le réel. On y voit la corruption, la fatigue, le désir de fuite, la violence que chacun accepte pour continuer à vivre. Le genre fonctionne alors comme une lampe froide braquée sur un ordre déjà malade.
Le contexte de la Hongrie permet de comprendre cette tonalité sans l'expliquer entièrement. Les cinémas d'Europe centrale ont souvent répondu à l'histoire par des formes obliques. Quand le réalisme frontal ne suffit pas, le grotesque prend le relais. Quand la tragédie devient trop familière, l'absurde en révèle la mécanique. L'horreur se nourrit naturellement de cette alliance, parce qu'elle aussi sait que le réel peut devenir insoutenable sans cesser d'être reconnaissable.
Márk Bodzsár, dans cette perspective, représente moins une figure de la peur pure qu'un cinéaste possible de la contamination. Son cinéma, lorsqu'il approche le genre, peut faire circuler le malaise entre plusieurs registres: comédie noire, drame criminel, fable morale, cauchemar urbain. Cette circulation est précieuse. Elle empêche l'horreur de se réduire à ses accessoires. Elle la ramène à son pouvoir premier: faire sentir qu'un monde ordinaire contient déjà son propre dérèglement.
Un seul crédit au catalogue suffit à ouvrir cette lecture. Il ne faut pas exiger d'une fiche courte une synthèse impossible. Il faut la laisser indiquer une direction. Bodzsár pointe vers un cinéma où la peur n'est pas toujours spectaculaire, mais ironique, presque administrative. Un corps peut y devenir problème de procédure. Un mensonge peut y survivre parce que tout le monde a intérêt à ne pas le nommer. Une ville peut y ressembler à une machine à retarder la vérité.
Dans les années 2010, cette hybridation entre genre, satire et noir européen a trouvé un public attentif dans les festivals. Les programmations spécialisées ont compris que l'horreur contemporaine ne se limite plus aux catégories propres. Elle se cache dans des films qui rient mal, dans des thrillers trop étranges, dans des récits où la mort est moins un événement qu'une méthode de gouvernement. Bodzsár appartient à cette zone poreuse.
Ce qui intéresse CaSTV, c'est précisément cette porosité. Une base d'horreur ne doit pas seulement ranger les films qui annoncent leur genre en lettres rouges. Elle doit garder les oeuvres qui font travailler la peur par détour. Bodzsár rappelle que l'Europe centrale possède une manière très efficace de rendre l'absurde inquiétant. Il suffit que la blague dure un peu trop longtemps, que le fonctionnaire sourie au mauvais moment, que le mort devienne plus logique que les vivants.
Márk Bodzsár apparaît ainsi comme un nom à suivre dans les marges du noir horrifique. Son unique crédit ne ferme rien. Il signale une tonalité: sèche, sociale, malicieuse, capable de faire passer le spectateur du rire au malaise sans prévenir. Dans le cinéma de genre, cette bascule vaut parfois mieux qu'un monstre. Elle montre que l'enfer peut avoir des horaires de bureau et une excellente connaissance des formulaires.
