Mark Achbar
Manufacturing Consent: Noam Chomsky and the Media reste un jalon décisif du documentaire politique nord américain, non parce qu'il illustrerait simplement une pensée critique déjà connue, mais parce qu'il donne une forme cinématographique à la circulation du pouvoir médiatique. Mark Achbar, dans ce film comme ailleurs, ne se contente pas d'aligner des arguments. Il construit des dispositifs de regard qui révèlent comment une société fabrique le consentement, naturalise ses hiérarchies et recycle ses mensonges. Dans le cinéma de le Canada, cette position le rend indispensable.
Achbar appartient à une tradition documentaire militante, certes, mais il en déplace les habitudes. Trop de documentaires politiques se satisfont d'une indignation juste mais formellement paresseuse. Lui comprend qu'une critique du capitalisme, des médias ou de l'idéologie doit aussi inventer une forme capable de mettre en crise les automatismes du spectateur. C'est particulièrement visible dans The Corporation, où la structure analytique ne tue jamais l'élan dramatique. Le film avance par montage, par collisions d'idées, par retours ironiques, et fait sentir que l'économie contemporaine n'est pas seulement un système abstrait. C'est une machine à produire des comportements et des affects.
Dans les Années 1990 puis les Années 2000, cette manière d'articuler information, performance et critique devient essentielle. Achbar comprend que le documentaire politique doit lutter contre l'anesthésie autant que contre l'ignorance. Il ne suffit pas de livrer des faits exacts. Il faut casser le régime de perception qui permet à ces faits d'être reçus sans conséquence. Son cinéma travaille précisément cette rupture. Il fait surgir l'étrangeté de ce que l'on croyait normal, et c'est là une opération profondément précieuse.
On peut lire son œuvre du côté du Documentaire, évidemment, mais aussi comme une forme de cinéma d'horreur institutionnelle. Non pas l'horreur du monstre individuel, mais celle des structures qui détruisent à grande échelle tout en parlant le langage de l'efficacité, de la liberté ou de l'innovation. The Corporation tient précisément cette ligne: montrer qu'une entité économique peut fonctionner comme une personnalité pathologique tout en restant légalement et culturellement légitime. Cette intuition, Achbar la pousse sans jamais la transformer en slogan simpliste.
Sa force tient aussi à sa capacité de collaboration. Ce n'est pas un auteur qui cherche à imposer sa signature comme sceau narcissique sur chaque image. Il travaille dans la conversation, la construction collective, l'agencement de matériaux hétérogènes. Cette méthode convient parfaitement à son sujet. Un documentaire sur les structures de pouvoir ne devrait pas se présenter comme le triomphe d'une subjectivité solitaire. Achbar l'a bien compris. Son intelligence de montage consiste souvent à distribuer la parole, à organiser les points de vue, à faire du film un espace de confrontation plutôt qu'un piédestal.
Il faut également insister sur la dimension pédagogique de son œuvre, à condition de donner à ce mot son sens fort. Achbar n'explique pas pour simplifier. Il clarifie pour rendre l'action pensable. Ses films ne demandent pas l'adhésion émotionnelle immédiate, mais un travail du regard. Ils supposent un spectateur capable de lier image, discours, économie et pouvoir. Dans un paysage médiatique saturé de simplifications, cette exigence demeure salutaire.
Mark Achbar est ainsi l'un de ces documentaristes dont la pertinence ne cesse de croître. À mesure que les machines idéologiques deviennent plus diffuses, plus intégrées au quotidien, ses films rappellent que le cinéma peut encore être un outil de désenvoûtement. Non pour fournir une innocence perdue, mais pour rouvrir la possibilité d'une lucidité collective. C'est déjà beaucoup, et c'est rare.
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