Marco La Via
Il suffit de partir de The Summer with Carmen pour comprendre ce qui singularise Marco La Via : une aptitude à installer le récit dans une zone d'indécision où la mémoire, le désir et l'autofiction se contaminent sans cesse. La Via ne filme pas seulement des personnages en crise, il filme la manière dont ils se racontent pour survivre à cette crise. Ce glissement du vécu vers sa mise en forme, du sentiment vers son commentaire, donne à son cinéma une mobilité rare. Même lorsqu'il s'aventure vers des climats plus sombres, on sent que ce qui l'intéresse d'abord n'est pas l'événement, mais la façon dont une expérience se recompose dans le langage, dans le regard, dans la scène.
Cette attention à la performance intime inscrit son travail dans une tradition européenne très vivante, sans le réduire à une école. On peut y reconnaître quelque chose de la Méditerranée contemporaine, de ses chaleurs, de sa sociabilité, de son ironie mélancolique. Mais il y a aussi chez La Via une conscience très actuelle de la fabulation de soi, de l'identité comme montage toujours précaire. Ses films avancent souvent à partir de conversations, de souvenirs partiels, de situations qui semblent anodines et qui, peu à peu, révèlent des lignes de faille plus profondes. Dans cet art du déplacement discret, il excelle.
Pour CaSTV, l'intérêt est évident dès qu'on regarde comment Marco La Via approche l'ambiguïté. Il ne cherche pas à produire un malaise frontal, encore moins à imposer une lecture univoque de ses personnages. Il préfère les laisser dériver dans des zones où le comique, le trouble et la douleur coexistent. C'est précisément là qu'un cinéma apparemment éloigné de l'horreur rejoint pourtant certains de ses pouvoirs. Le sentiment qu'une relation cache une scène antérieure, qu'un souvenir agit comme un piège, qu'un récit sur soi peut devenir un dispositif d'évitement : tout cela travaille en profondeur les formes du cinéma psychologique.
La Via appartient de plain-pied aux années 2020, mais sans en adopter les automatismes les plus visibles. Il n'a pas besoin de saturer ses films de discours explicatifs pour parler du présent. Une structure souple, un espace de vacances soudain moins léger qu'il n'y paraît, une conversation qui tourne autour de ce qu'elle n'ose pas formuler suffisent. Cette confiance dans les détails relationnels rappelle que le contemporain ne se résume pas à ses thèmes, mais tient aussi à une certaine manière de doser l'ellipse et la confidence. Son cinéma sait que les existences d'aujourd'hui passent beaucoup par le récit qu'elles fabriquent d'elles-mêmes, et que ce récit finit souvent par les trahir.
On pourrait dire que Marco La Via filme la vulnérabilité des fictions intimes. Ses personnages veulent séduire, convaincre, réordonner leur histoire, mais le film lui-même laisse toujours apparaître les coutures. Ce n'est pas une cruauté, plutôt une lucidité tendre. Le metteur en scène regarde comment les êtres se protègent avec les moyens du bord : l'humour, la mise à distance, la parole brillante, la reformulation incessante. Or ces protections, chez lui, ne sont jamais parfaitement étanches. Quelque chose insiste, revient, raye la surface.
Ce cinéma des récits obliques et des affects instables mérite sa place dans une base comme CaSTV parce qu'il rappelle que l'inquiétude peut naître d'une simple modulation de ton. Un monde n'a pas besoin de basculer dans le surnaturel pour devenir étrange. Il suffit parfois qu'un été se mette à ressembler à son propre commentaire, qu'un souvenir paraisse trop bien raconté, qu'une scène de désir prenne l'allure d'une répétition. Marco La Via travaille cette étrangeté douce avec un tact remarquable. Il sait que les histoires qu'on se raconte pour vivre sont aussi celles qui, un jour, peuvent commencer à nous hanter.
