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Marcelo Gomes - director portrait

Marcelo Gomes

Avec Cinema, Aspirins and Vultures, Marcelo Gomes trouve dans le sertão du Brésil des années 1940 une matière rare: un espace assez vaste pour accueillir la fable historique, assez sec pour que chaque rencontre y sonne comme une nécessité. Le film avance sur des routes poussiéreuses, avec un camelot allemand qui vend des médicaments en projetant des films publicitaires, et un Brésilien qui embarque avec lui. À partir de cette situation presque minimale, Gomes construit un cinéma du déplacement où la géographie, la guerre lointaine et la solitude masculine se répondent sans cesse.

Ce qui frappe d'abord chez lui, c'est la façon dont le territoire n'est jamais décoratif. Le Nordeste n'est pas une carte postale ethnographique, encore moins un simple signe d'authenticité régionale. C'est un organisme dramatique. Le vent, l'horizon, la sécheresse, les haltes, les détours, tout cela produit une temporalité particulière, une lenteur active qui oblige les personnages à se mesurer à eux-mêmes. Gomes filme les paysages comme des surfaces d'épreuve. Ils font remonter la fatigue, la mémoire, le désir de fuite, mais aussi une certaine fraternité provisoire née de la route.

Le cinéma de Marcelo Gomes est souvent décrit comme nomade, et le mot est juste à condition de préciser qu'il ne s'agit pas seulement de mobilité physique. Ses films sont traversés par des états d'entre-deux. Entre documentaire et fiction, entre intimité et histoire, entre appartenance locale et circulation transnationale. Dans I Travel Because I Have To, I Come Back Because I Love You, coréalisé avec Karim Aïnouz, cette logique devient presque une méthode. La voix du géologue qui parcourt le sertão organise les images comme un journal d'errance affective. Ce qui pourrait n'être qu'un essai de plus sur le paysage devient une méditation sur le deuil amoureux, la désorientation et la manière dont un territoire absorbe les états de l'âme sans jamais les illustrer platement.

Gomes possède aussi une intelligence aiguë des circulations historiques. Chez lui, les corps portent les strates du temps. Joaquim en est un bon exemple. En revenant à une figure associée à l'indépendance brésilienne, il ne fabrique pas un monument national rassurant. Il préfère retrouver le désordre colonial, la violence administrative, l'épuisement matériel de l'extraction et des hiérarchies raciales. Ce retour au film historique n'a rien de muséal. Il sert à montrer comment les récits fondateurs sont déjà traversés par l'arbitraire, la convoitise et le mensonge.

On retrouve cette attention au frottement entre formes dans Portrait of a Certain Orient, où la mémoire diasporique, la langue et l'idée même d'origine deviennent des matières mobiles. Gomes n'est pas un formaliste ostentatoire. Il ne cherche pas à exhiber une signature de manière tapageuse. Pourtant, son cinéma se reconnaît vite: goût des seuils, importance de la voix, sens tactile des lieux, confiance accordée aux ellipses, refus de clore psychologiquement les personnages. Il préfère les laisser ouverts, comme si toute identité restait en transit.

Cette ouverture explique sans doute la place singulière qu'il occupe dans le cinéma brésilien contemporain. Gomes dialogue avec une tradition forte, celle d'un cinéma attentif aux classes, aux régions, aux déséquilibres du pays, mais il le fait sans raideur programmatique. Sa politique est une politique de la sensibilité. Elle passe par la manière dont une route relie des inconnus, dont une frontière transforme un trajet en destin, dont une voix intérieure réécrit le paysage qu'elle traverse. Même lorsque la grande Histoire s'invite, elle arrive par le côté, par l'usure des jours, par l'expérience concrète de ceux qui la subissent.

Il y a enfin chez lui une qualité précieuse: la capacité de faire sentir la mélancolie sans la monumentaliser. Les personnages de Gomes sont souvent des passants, des hommes et des femmes qui vivent dans la transition, qui habitent des temporalités décalées, qui regardent un pays tout en sachant qu'ils n'y coïncident jamais tout à fait. Cette tonalité donne à son œuvre une douceur inquiète. Le monde y apparaît vaste, traversable, parfois hospitalier, mais jamais stable.

Marcelo Gomes appartient ainsi à une lignée de cinéastes pour qui le voyage n'est pas la promesse d'un accomplissement, seulement la forme la plus honnête de l'expérience moderne. Aller d'un point à un autre, chez lui, c'est découvrir que le déplacement révèle moins ce que l'on cherche que ce que l'on porte déjà, sans le savoir, dans sa fatigue, sa mémoire et son regard.

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