M. Night Shyamalan
Avec The Sixth Sense, M. Night Shyamalan a été aussitôt réduit, parfois injustement, à une machine à retournement final. C'était passer à côté de l'essentiel. Ce qui rend ce film si marquant n'est pas seulement la mécanique de révélation. C'est la manière dont Shyamalan installe un monde déjà hanté par l'absence, le deuil et l'incapacité à communiquer entre vivants. Le twist n'y vaut que parce qu'il recompose après coup une émotion mélancolique présente dès le premier plan. Toute son oeuvre importante est là : le fantastique comme intensification des failles affectives.
Associé au cinéma des États-Unis et central dans la culture populaire des années 2000, Shyamalan a bâti un style immédiatement reconnaissable. Cadrages précis, circulation lente de la menace, foi dans la scène plus que dans l'agitation du montage, goût pour les espaces domestiques traversés par l'invisible : il travaille le fantastique à partir de la retenue. Dans un paysage souvent dominé par l'explication bruyante ou la démonstration de puissance, cette retenue a longtemps fait figure d'anomalie.
Unbreakable reste peut-être le meilleur exemple de sa singularité. Le film traite le mythe du super-héros comme une vérité triste, presque embarrassante, découverte à travers les accidents du quotidien et la solitude d'un homme qui ne comprend pas encore sa propre nature. Là où le blockbuster contemporain gonfle la légende, Shyamalan la rabat sur des corps fatigués, des familles, des conversations hésitantes. Il y a chez lui une croyance très forte dans le merveilleux, mais cette croyance passe toujours par un monde de blessures ordinaires.
Cette alliance entre foi narrative et vulnérabilité émotionnelle explique aussi la puissance de Signs, film où l'invasion extraterrestre devient réflexion sur la perte, la paternité et le besoin désespéré de sens. Shyamalan ose ce que beaucoup de cinéastes n'osent plus : prendre au sérieux l'idée que les signes du monde peuvent former une constellation. Cela l'expose évidemment au ridicule. Mais c'est aussi ce qui lui donne sa grandeur. Il ne pratique pas l'ironie défensive. Il met ses croyances sur la table et accepte qu'elles soient contestées.
Sa carrière a connu des chutes spectaculaires, et elles font partie du dossier. Lady in the Water, The Happening ou certains grands projets plus industriels ont révélé les limites d'un imaginaire lorsqu'il se replie sur lui-même ou perd sa tension avec le réel. Shyamalan peut devenir sentencieux, autoréférentiel, trop amoureux de son propre dispositif symbolique. Mais cette fragilité est presque la contrepartie inévitable d'une oeuvre qui mise autant sur la sincérité formelle. Un cinéma moins exposé serait plus régulier, et beaucoup moins aventureux.
Le plus remarquable est qu'il a su revenir, notamment avec The Visit, Split et Old, en réaffirmant une économie plus contrôlée et un goût intact pour les concepts de genre fortement lisibles. Ce retour n'est pas celui d'un opportuniste. C'est celui d'un cinéaste qui a compris que ses idées fonctionnent mieux lorsqu'elles restent arrimées à des espaces simples, des situations nettes, des familles, des groupes restreints. La parabole n'y disparaît pas, mais elle retrouve une efficacité de scène.
Dans le cinéma fantastique et horrifique des années 2010 et des années 2020, M. Night Shyamalan occupe ainsi une place unique. Il est l'un des derniers grands croyants du cinéma de studio américain, au sens où il pense encore qu'un récit populaire peut porter des questions métaphysiques sans cesser d'être un spectacle. Ses films sont inégaux, parfois exaspérants, souvent passionnants. Ils rappellent surtout qu'une mise en scène rigoureuse peut faire du surnaturel non un simple choc, mais une forme de révélation intime.
