Lucio Castro
Avec Fin de siglo, Lucio Castro a trouvé une forme rare: un film où le désir gay, la mémoire et le temps se regardent comme à travers une vitre qui laisserait passer autant de tendresse que de vertige. Peu de premiers longs métrages récents avaient cette assurance calme. Castro ne force rien, n'explique presque rien, et pourtant un monde entier s'organise dans les décalages de perception, les retours possibles du passé, les variations de présence entre deux hommes. Son cinéma naît de cette confiance dans l'indécidable.
Ce qui rend son travail si singulier, c'est qu'il traite l'expérience queer sans la rabattre ni sur le manifeste ni sur la simple confession. Le désir, chez lui, n'est pas une identité stabilisée qu'il suffirait de représenter correctement. C'est une machine temporelle. Il réactive des vies imaginées, des bifurcations perdues, des versions de soi qui n'ont peut-être jamais existé autrement que comme fantômes intimes. Cette idée donne à Fin de siglo sa beauté profonde, mais elle éclaire aussi l'ensemble de son geste: filmer ce qui aurait pu avoir lieu comme une force active dans le présent.
Castro travaille beaucoup avec les seuils. Ses espaces, appartement, ville étrangère, plage, chambre, circulation urbaine, ont l'air accueillants, puis se mettent à vibrer autrement. Le réel ne se brise pas, il se plisse. Dans ce pli apparaissent la mélancolie, le désir, la fiction intérieure. Cette méthode le distingue de beaucoup de cinéastes contemporains qui veulent absolument clarifier les règles du jeu. Castro accepte l'opacité. Il sait que certaines expériences affectives se déforment si on les réduit à un schéma narratif limpide.
L'inscription dans le cinéma d'Argentine est importante, mais pas au sens folklorique. Castro ne fait pas de Buenos Aires ou d'autres lieux une carte postale culturelle. Il les traite comme des espaces de circulation mentale, des surfaces où se déposent les possibles non vécus. Il en résulte un rapport au territoire très particulier: concret, sensuel, mais jamais clos sur le présent immédiat. Tout y semble traversé par d'autres temps. Dans les années 2010 et les années 2020, cette qualité de hantise discrète est précieuse.
Cette hantise permet aussi de l'approcher depuis un voisinage avec le cinéma d'horreur, si l'on entend par là un art du retour, du double, de l'invisible agissant. Castro ne fait évidemment pas de films d'épouvante au sens classique. Mais il connaît la puissance des présences qui ne se laissent pas entièrement situer. L'amour, la mémoire et le regret deviennent chez lui des forces spectrales. Elles traversent les scènes sans bruit, mais elles transforment profondément notre perception de ce qui s'y joue.
Il faut enfin saluer sa retenue. Dans un paysage où tant de films cherchent à annoncer leur profondeur, Castro choisit la discrétion, et cette discrétion n'est jamais du vide. Elle vient d'une grande confiance dans les acteurs, dans les durées, dans les ellipses, dans les espaces entre les phrases. Le spectateur est invité à habiter le film plutôt qu'à le consommer comme un message. C'est une position esthétique exigeante, et de plus en plus rare.
Que son œuvre circule dans les festivals ne surprend pas. Elle possède cette précision, cette fragilité maîtrisée, cette intelligence du non-dit qui trouvent naturellement un écho dans de tels espaces. Mais sa vraie force est ailleurs: dans sa capacité à rendre sensible une vérité simple et difficile, à savoir que nous vivons toujours aussi avec les vies que nous n'avons pas vécues.
Lucio Castro est ainsi un cinéaste du temps latent. Il filme l'amour comme une forme de science-fiction intérieure, la rencontre comme un lieu de pli temporel, la ville comme un réservoir de spectres intimes. Cette manière n'appartient qu'à lui, et c'est déjà considérable.
