Luca Guadagnino
Quand Luca Guadagnino signe Suspiria en 2018, il ne cherche pas à refaire Dario Argento plan par plan. Il prend un monument du giallo, le vide de sa fièvre chromatique la plus pop, puis le regonfle avec la culpabilité allemande, la danse comme discipline de guerre et un goût très italien pour la sensualité qui tourne au sortilège. C'est là que sa place sur CaSTV devient évidente. Guadagnino n'est pas un réalisateur d'horreur au sens étroit du terme. C'est un cinéaste du désir, de la peau, des lieux qui transpirent, et quand il entre franchement dans le genre, il y apporte une intensité physique qui ne ressemble qu'à lui.
Il vient de Italie, et ce point de départ compte plus qu'un simple détail biographique. Son cinéma a souvent l'air cosmopolite, mobile, fait de villas, d'hôtels, de stations d'hiver, de maisons trop grandes pour ceux qui les habitent. Mais cette élégance de surface cache une mémoire italienne très précise: le poids du décor, l'érotisme comme circulation de pouvoir, et une manière de laisser les objets, les tissus et l'architecture contaminer les corps. Même dans les films qui ne relèvent pas directement de l'horreur, Guadagnino filme rarement un espace comme un simple arrière-plan. Il filme des pièces qui absorbent, des campagnes qui piègent, des cuisines qui deviennent tactiles, des couloirs qui promettent déjà une menace.
Ses débuts ne l'ont pas enfermé dans une case. The Protagonists, Melissa P., I Am Love ou A Bigger Splash circulent entre mélodrame, chronique de classe, étude du désir et poison psychologique. Pourtant, bien avant Suspiria, quelque chose d'inquiétant travaille déjà les plans. I Am Love transforme le luxe milanais en machine sensuelle presque carnassière. A Bigger Splash fait de Pantelleria un théâtre de pulsions et d'humiliations où chaque déplacement semble préparer une morsure. Guadagnino a compris très tôt qu'on pouvait fabriquer le malaise sans convoquer immédiatement le surnaturel. Chez lui, l'angoisse passe d'abord par la température d'une scène, par la circulation d'un regard, par la sensation qu'un personnage a déjà cédé à une force qu'il ne maîtrise plus.
Suspiria marque pourtant un basculement net, et pas seulement parce qu'il s'agit d'un titre canonique. Le film permet à Guadagnino d'assumer ouvertement la filiation avec l'horreur italienne des années 1970 tout en refusant la nostalgie muséale. Là où tant de remakes se contentent d'actualiser une marque, lui déplace le centre de gravité. L'école de danse devient un système politique, la sorcellerie une économie du pouvoir féminin, Berlin un corps historique encore traversé par la guerre et la terreur d'État. Il garde l'idée du rite, il garde l'excès, il garde la cruauté du conte, mais il remplace le choc décoratif par une lourdeur viscérale. Le résultat appartient autant au supernatural qu'au body horror, avec une brutalité osseuse qui fait très mal au spectateur, pas seulement aux personnages.
Cette brutalité n'a rien d'accidentel. Guadagnino filme les corps comme des surfaces de transformation. Dans Call Me by Your Name, cela donne un été de découverte sensuelle; dans Bones and All, cela devient littéralement une affaire de chair. Le film de 2022 est capital pour comprendre sa relation au genre. Sous son récit d'amour fugueur, c'est un film cannibale, donc un film sur l'appétit, la honte, l'hérédité, l'impossibilité de se nettoyer de soi-même. Il y a là une parenté directe avec le body horror, mais passée par l'Amérique périphérique, les motels, les supermarchés et les routes secondaires. Guadagnino y prouve qu'il peut déplacer son cinéma hors d'Europe sans perdre ce qui le définit: une façon de traiter le désir comme une force à la fois vitale et monstrueuse.
On aurait tort, en revanche, de le réduire à deux titres de genre. Ce qui rend la filmographie cohérente, c'est la persistance d'un même noyau sensuel et prédateur. Chez lui, manger, aimer, danser, dormir avec quelqu'un, partager une maison ou traverser un paysage reviennent souvent à négocier un rapport de domination. Les personnages veulent se dissoudre dans l'autre, puis découvrent le prix de cette dissolution. C'est pourquoi Guadagnino dialogue moins avec un horror factory standardisé qu'avec des traditions plus troubles: le psychological horror, le folk horror quand un lieu impose sa loi secrète, ou les héritages obliques du giallo quand l'artifice visuel devient lui-même une arme.
Sa mise en scène, elle aussi, mérite qu'on s'y arrête. Guadagnino n'est pas un formaliste froid. Il aime les matières, les visages humides, les étoffes, les repas, la musique qui épaissit une scène jusqu'à la rendre presque narcotique. Cette sensualité explique pourquoi ses films divisent parfois. Certains spectateurs y voient un raffinement publicitaire, d'autres une vraie intelligence du toucher et de l'attente. Dans le champ horrifique, ce débat est secondaire. Ce qui compte, c'est que cette sensualité n'adoucit pas la violence, elle la prépare. Elle fabrique l'adhésion physique du spectateur avant de la retourner contre lui. Peu de cinéastes contemporains savent aussi bien faire sentir qu'un décor somptueux peut cacher une logique de prédation.
Il faut aussi replacer Guadagnino dans le paysage des années 2010 et des années 2020, où le cinéma de genre a recommencé à fréquenter les circuits de prestige sans perdre tout son venin. Il appartient à cette zone où l'auteurisme de festival rencontre l'horreur sans la traiter comme une parenthèse honteuse. Cela ne fait pas de lui un disciple docile de l'« elevated horror », formule trop propre pour un cinéma aussi charnel. Mais cela explique pourquoi ses films occupent une place singulière: ils peuvent circuler dans les grands festivals, attirer des interprètes stars, puis glisser vers la sorcellerie, le cannibalisme ou l'effondrement du corps sans demander pardon.
Luca Guadagnino compte donc moins comme spécialiste exclusif que comme passeur décisif. Il relie Italie, l'après-vie du giallo, la modernité du body horror et une idée très contemporaine du mélodrame contaminé. Quand il réussit, le désir ne s'oppose jamais à l'horreur. Il en est déjà la porte d'entrée.
Filmographie
