Khaled Kaissar
Khaled Kaissar apparaît dans CaSTV avec un seul crédit et un nom qui évoque d'emblée des circulations entre langues, villes, appartenances et imaginaires diasporiques. Ce n'est pas une biographie complète, mais c'est déjà une situation de cinéma. L'horreur aime ces identités qui ne se laissent pas immédiatement fixer, parce qu'elle travaille elle aussi dans l'entre-deux: entre visible et invisible, mémoire et présent, territoire quitté et territoire impossible à habiter pleinement. Chez Kaissar, la rareté du crédit devient une invitation à penser la peur comme déplacement.
Le cinéma de genre a souvent compris avant le cinéma respectable que l'exil n'est pas seulement un thème social. C'est une expérience sensorielle. Les rues ne sonnent pas pareil. Les appartements ont des règles inconnues. Les voix familières arrivent par téléphone ou par souvenir. Le corps vit dans un endroit pendant que la peur vient d'un autre. Dans ce cadre, Khaled Kaissar peut être rapproché d'un cinéma d'horreur où la menace ne surgit pas seulement d'un monstre, mais d'une fracture entre mondes. La hantise devient géographique autant que psychique.
Ce qui intéresse, c'est la possibilité d'une horreur de la traduction. Un signe culturel qui protège dans un contexte peut devenir inquiétant dans un autre. Un rite mal compris, une phrase répétée, une image familiale, un objet transporté: tout cela peut changer de charge dès qu'il traverse une frontière. Le fantastique naît alors de cette instabilité. Il ne vient pas annuler le réel, mais montrer que le réel est fait de codes inégalement partagés. Kaissar, par son nom et par sa présence isolée dans le catalogue, ouvre cette piste avec une netteté particulière.
La force d'un tel cinéma tient à son refus de l'exotisme. Il ne s'agit pas de transformer une origine supposée en décor de menace, encore moins de réduire une culture à ses superstitions. La peur la plus juste vient plutôt de la collision entre intimité et incompréhension. Un personnage sait quelque chose que les autres ignorent. Ou l'inverse: il a oublié une règle que son propre passé continue d'appliquer contre lui. Le genre devient alors un instrument cruel de reconnaissance. Il oblige à regarder ce qui a été laissé derrière, mais qui n'a jamais accepté d'être abandonné.
Les années 2020 ont donné une visibilité nouvelle à ces récits de déplacement, surtout dans les circuits indépendants et festivaliers. L'horreur y sert souvent à parler de migration, de précarité, de solitude urbaine, de racisme ordinaire, de familles éclatées. Le danger serait de réduire ces films à leur sujet. Les plus intéressants, ceux auxquels Kaissar semble pouvoir appartenir, font du déracinement une forme. Ils filment l'espace comme une question. Ils laissent le son porter l'éloignement. Ils font de la nuit non pas un effet, mais une langue commune à plusieurs pertes.
Un unique crédit au catalogue peut ainsi contenir une vision assez ample. Il suffit d'un film pour comprendre qu'un cinéaste sait placer une peur au bon endroit. Dans l'économie de Cabane à Sang, cette présence fonctionne comme une balise pour des spectateurs qui cherchent autre chose que la mécanique internationale du choc. Kaissar rappelle que l'horreur peut être un art du passage, du malentendu, de l'objet emporté trop loin. Elle peut demander ce que l'on transporte malgré soi quand on croit simplement changer de lieu.
Il faut donc lire Khaled Kaissar comme une signature de circulation inquiète. Son cinéma possible n'est pas celui de la racine célébrée, mais celui de la racine qui tire encore sous le plancher. Il appartient à ces gestes contemporains où la peur s'attache aux langues, aux seuils, aux familles absentes, aux villes qui accueillent sans absorber. Dans CaSTV, son nom marque une direction essentielle: l'horreur comme géographie intime, comme carte fausse, comme retour d'un pays intérieur que personne n'a vraiment quitté.
