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Kenneth Dagatan - director portrait

Kenneth Dagatan

Avec In My Mother's Skin, Kenneth Dagatan a offert au cinéma philippin récent l'une de ses images les plus venimeuses: une enfance prise entre la guerre, la faim et une féerie qui a perdu toute innocence. Son horreur ne se contente pas d'ajouter des créatures à un récit historique. Elle montre comment l'histoire elle-même peut devenir une créature, comment la violence collective s'infiltre dans la maison, dans la chair, dans les contes qu'on racontait pour tenir les enfants tranquilles.

Dagatan filme depuis les Philippines, mais il le fait contre l'exotisme attendu. La jungle, la maison, les croyances, les corps épuisés ne servent pas de vitrine culturelle. Ils composent un système de peur. Le pays apparaît comme un lieu traversé par des occupations, des héritages catholiques, des rituels précoloniaux, des pactes de survie. Dans cet espace, l'enfant n'est jamais protégé par le merveilleux. Il est au contraire celui qui comprend trop tard que le merveilleux a toujours réclamé un prix.

Cette approche donne à Dagatan une place singulière dans le folk horror. Le terme est souvent collé à des villages anglais, à des champs païens, à des communautés isolées qui regardent mal les étrangers. Chez lui, il migre vers un imaginaire philippin où la forêt n'est pas seulement un décor ancestral, mais un corps politique. Elle cache les soldats, les disparus, les êtres fabuleux, les mères impossibles. Elle ne sépare pas le mythe du traumatisme. Elle les noue.

Le cinéma de Dagatan est d'abord sensoriel. Il aime les textures épaisses, la lumière maladive, la lenteur qui transforme chaque pièce en piège. Les visages semblent toujours porter une information que le dialogue refuse encore de donner. Le cadre a quelque chose d'étouffé, presque moisi, comme si le film respirait à travers une blessure. Cette matérialité distingue son horreur de la simple mécanique de sursaut. La peur ne vient pas d'une apparition isolée. Elle vient d'un monde où tout a déjà été contaminé.

On comprend pourquoi Sundance a pu devenir un relais naturel pour ce cinéma: Dagatan fabrique une horreur d'auteur sans la refroidir. Il ne neutralise pas le genre au nom du prestige. Il lui donne au contraire une gravité de conte noir. Ses images restent lisibles comme images d'épouvante, avec leurs fées cruelles, leurs chairs abîmées, leurs couloirs nocturnes, mais elles portent aussi la mémoire d'un pays où survivre peut signifier accepter l'inacceptable.

Cette tension entre beauté et pourriture est essentielle. Dagatan ne filme pas la monstruosité comme un accident. Il la filme comme une transaction. Quelqu'un veut sauver quelqu'un. Quelqu'un promet de nourrir, de guérir, de protéger. Puis la dette arrive. L'horreur surgit précisément dans cet écart entre le désir de secours et la nature du secours obtenu. Peu de cinéastes contemporains rendent aussi concrète cette idée terrible: le salut peut avoir les mains sales.

Dans les années 2020, où beaucoup de films d'horreur se réclament du trauma avec une insistance parfois programmatique, Dagatan trouve une voie plus brutale et plus incarnée. Il ne transforme pas le traumatisme en thème noble. Il le laisse salir la fable. Il laisse les enfants regarder ce qu'ils ne devraient pas voir, les adultes se taire quand il faudrait parler, les créatures offrir une tendresse qui ressemble déjà à une condamnation.

Pour CaSTV, Kenneth Dagatan compte parce qu'il rappelle que l'horreur folklorique n'est pas une nostalgie. C'est une méthode pour filmer les violences qui restent actives sous les récits familiaux et nationaux. Son cinéma sent la terre humide, le sucre tourné, la fièvre, la prière qui échoue. Il avance avec la patience des cauchemars bien racontés: ceux dont on connaît les règles seulement après les avoir enfreintes.

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