Jun Li
Avec Tracey puis Drifting et plus récemment Queerpanorama, Jun Li a installé une voix immédiatement reconnaissable dans le cinéma de Hong Kong: un cinéma de la nuit, du désir, des identités instables, des espaces urbains où l'intime et la survie se croisent sans se réconcilier. On pense d'abord au mélodrame, au film queer, au portrait de ville. Pourtant, il y a chez lui une dimension d'étrangeté profonde, une perception aiguë de la solitude comme état presque spectral, qui le rend très proche par moments du fantastique le plus discret. Dans les années 2010 et les années 2020, peu de cinéastes ont aussi bien saisi ce que signifie habiter une ville en train de perdre ses certitudes.
Jun Li ne filme pas Hong Kong comme simple décor. Il filme une densité nocturne faite de chambres louées, de bars, de cages administratives, de rues traversées trop vite, de visages qui se cherchent un refuge provisoire. Cette ville, déjà saturée de pressions politiques, économiques et morales, produit chez ses personnages une vulnérabilité particulière. Ils sont visibles et invisibles à la fois. Ils désirent et se méfient. Ils se donnent un nom, puis un autre. Dans cette oscillation, Jun Li touche à une forme de hantise contemporaine qui relève moins du fantôme traditionnel que de l'effacement social.
Cette sensibilité rejoint parfois les lignes du psychological horror, non parce qu'il chercherait la peur frontale, mais parce qu'il comprend combien le désir, la honte et l'instabilité identitaire peuvent transformer le monde en territoire profondément inquiétant. Dans Queerpanorama, par exemple, l'idée même de circulation des noms, des rôles et des rencontres produit une sensation de déréalisation. Qui parle ? Qui performe ? Qui survit ? L'érotisme n'annule pas le malaise. Il le redéploie.
Il faut aussi parler de la manière dont Jun Li filme les corps. Ce ne sont jamais des emblèmes abstraits. Ce sont des corps fatigués, désireux, exposés, parfois blessés, traversés par la politique sans toujours disposer du langage pour la formuler. La tendresse du regard n'efface pas la dureté du monde. C'est là une qualité rare. Trop de cinémas queer contemporains choisissent soit l'élégie pure, soit le manifeste frontal. Jun Li, lui, maintient le conflit entre besoin de douceur et structure de violence. Cette tension donne à ses films une véritable profondeur.
Visuellement, son cinéma sait être sensuel sans tomber dans le fétichisme esthétique. La nuit, les néons, les espaces clos, les peaux, les vitrines, les couloirs, tout cela compose un monde très travaillé, mais jamais séparé de sa matérialité sociale. Hong Kong y demeure une ville concrète, avec ses exclusions, ses hiérarchies et ses marges. C'est peut-être ce qui rend ses images si fortes. Elles paraissent stylisées parce que la ville elle-même produit déjà sa propre dramaturgie lumineuse.
Dans le contexte de Hong Kong, Jun Li occupe une place cruciale. Il fait partie de ceux qui refusent de dissocier le politique de l'intime, la sexualité de l'économie des espaces, la vulnérabilité individuelle de la transformation collective d'une ville. Or lorsque ces dimensions se rencontrent, le cinéma devient capable de saisir une peur très spécifique à notre époque: celle de vivre dans un monde où l'on peut circuler partout sans jamais être vraiment chez soi.
Pour CaSTV, il est important de souligner que cette peur n'est pas périphérique au genre. Elle en renouvelle au contraire la portée. Le fantôme moderne n'est pas toujours une apparition. C'est parfois une personne condamnée à rejouer sa propre identité devant les autres pour rester visible. Jun Li filme cette condition avec une délicatesse lucide qui la rend presque insoutenable.
Sa filmographie apparaît ainsi comme un grand récit nocturne sur la fragilité des attachements et la difficulté d'habiter son propre nom. Qu'il passe par le mélodrame, l'érotisme, le portrait urbain ou l'étrangeté existentielle importe finalement peu. Ce qui demeure, c'est un cinéma de présence précaire, de désir hanté, de ville blessée. Et cette matière-là touche au cœur même de ce que le fantastique contemporain peut encore révéler.
