Joseph Kong Hung
Si l'on veut comprendre ce qu'un certain cinéma d'exploitation hongkongais a de plus entêtant, il faut partir non d'un prestige critique, mais d'une économie de survie, de bricolage et d'opportunisme formel dont Joseph Kong Hung fut l'un des praticiens les plus révélateurs. Son nom reste attaché à des zones périphériques du canon, là où le film de genre circule vite, se fabrique avec des moyens comptés et compense ses limites par une énergie de fabrication presque insolente. C'est précisément là que son intérêt commence.
Chez Kong Hung, on entre dans un monde où la respectabilité n'a jamais été l'horizon. Le cinéma existe comme industrie nerveuse, poreuse, capable d'absorber des influences disparates et de les recracher sous une forme plus sale, plus drôle, parfois plus aberrante que leurs modèles. Cette logique est capitale pour lire son parcours. Le cinéma d'horreur ou de fantastique auquel il est associé n'a rien du monument. Il relève plutôt du laboratoire accidenté. On y trouve des monstres inégaux, des hybridations de ton, des effets spéciaux précaires et, surtout, une croyance intacte dans le pouvoir immédiat des images choc.
Cette immédiateté n'est pas un défaut à corriger. Elle est le coeur du système. Dans le contexte de Hong Kong, où la production populaire a longtemps fonctionné sur une cadence extrêmement rapide, les cinéastes apprennent à faire feu de tout bois. Kong Hung appartient à cette culture-là: une culture de l'efficacité, mais aussi de la mutation permanente. Les frontières entre horreur, kung-fu, comédie, fantaisie macabre et film pour circuits de quartier y sont moins solides qu'en Occident. C'est ce qui donne à son travail une allure si particulière. Le film n'avance pas vers la pureté d'un genre. Il accumule, bifurque, surprend, parfois au mépris de toute bienséance dramaturgique.
On aurait tort de réduire cela à une curiosité camp vue de loin. La question n'est pas seulement celle du mauvais goût sympathique. Ce qui intéresse, chez Kong Hung, c'est la manière dont le cinéma populaire capte les anxiétés d'une époque en les transformant en surfaces agressives. Le grotesque, l'excès, le montage abrupt, les maquillages approximatifs et les ruptures de ton deviennent autant de signes d'une modernité urbaine accélérée. Le fantastique n'y surgit pas comme une élégante perturbation du réel. Il explose au milieu d'un espace déjà saturé d'instabilité.
Il y a aussi dans cette filmographie une relation décomplexée à la copie, au recyclage, à la déclinaison. Les Années 1980 et les Années 1990 en Asie de l'Est ont produit d'innombrables objets nés au croisement du succès opportun et de l'invention réelle. Kong Hung y prend part sans chercher à dissimuler la dimension industrielle de son travail. Au contraire, ses films portent la trace de cette fabrique. Ils témoignent de ce moment où le cinéma bis savait encore qu'un marché fluctuant pouvait devenir une esthétique.
Cette franchise explique peut-être pourquoi certains spectateurs y reviennent avec plus de fidélité qu'à des oeuvres plus consacrées. Là où le prestige tend à lisser les aspérités, Kong Hung laisse voir le système de production dans sa nudité même. Un raccord brutal, un décor trop petit, une créature plus risible qu'effrayante, un gag déplacé au milieu du malaise: tout cela participe d'une poétique involontaire, mais bien réelle. Le plaisir qu'elle procure est complexe. Il tient à la fois de la fascination matérielle, de l'attachement au cinéma populaire et d'une curiosité presque archéologique pour des formes qui auraient pu disparaître sans laisser de commentaire officiel.
Dans l'histoire large du cinéma asiatique, Joseph Kong Hung n'est pas le nom qu'on cite pour résumer une école ou couronner une époque. C'est mieux ainsi. Son oeuvre rappelle qu'une cinématographie ne se mesure pas seulement à ses sommets reconnus, mais aussi à ses marges productives, à ses oeuvres rapides, à ses films mal polis qui conservent pourtant la température réelle d'un marché, d'un public et d'un imaginaire collectif. À ce titre, il occupe une place précieuse. Il représente un cinéma qui n'a pas attendu l'approbation des institutions pour devenir mémorable, un cinéma qui fait de l'excès une méthode et de l'instabilité une signature.
Filmographie
