Jorge Sermini
Dans le contexte belge de Jorge Sermini, l'horreur semble naître d'un gris très particulier: non pas une absence de couleur, mais une lumière de compromis, de rues mouillées, de bureaux trop calmes et d'appartements où l'intimité ressemble déjà à une enquête. Son unique crédit CaSTV ouvre sur un territoire européen où le fantastique préfère souvent l'infiltration à la démonstration. Le trouble arrive par les habitudes.
La Belgique possède une place singulière dans l'imaginaire de genre. Elle n'a pas la mythologie industrielle de certains grands pays voisins, mais elle offre au cinéma une géographie morale très féconde: frontières linguistiques, petites villes, administration, humour noir, réalisme qui peut basculer sans prévenir dans l'absurde ou le cauchemar. Sermini s'inscrit dans cette possibilité d'un effroi discret, presque bureaucratique, où le monstre n'a pas besoin de hurler pour imposer sa présence.
Le cinéma d'horreur belge, quand il touche juste, travaille souvent cette étrangeté du quotidien. Rien ne paraît d'abord spectaculaire. Les lieux semblent ordinaires, les personnages parlent comme s'ils avaient déjà accepté une part de fatigue, la mise en scène laisse les choses s'installer. Puis un détail devient impossible à ignorer. Une logique sociale se dérègle. L'espace familier commence à ressembler à un piège conçu par quelqu'un qui connaît trop bien nos routines.
Chez Sermini, l'unique crédit doit être lu comme une trace dans cette tradition de l'inconfort européen. Ce n'est pas une fiche massive, mais l'horreur n'a jamais appartenu seulement aux carrières monumentales. Elle vit aussi de courts gestes, de films isolés, de propositions qui apparaissent dans des programmes spécialisés et modifient légèrement la carte. Depuis les années 2010, ces circulations ont gagné en importance, notamment grâce aux festivals et aux plateformes de niche.
Ce qui retient l'attention, c'est la possibilité d'une peur sans exotisme. La Belgique filmée par le genre n'a pas besoin de châteaux ni de folklore appuyé. Elle peut faire peur par ses seuils administratifs, ses couloirs, ses façades modestes, ses repas où la politesse devient une forme de violence passive. Le fantastique y ressemble parfois à une extension logique du malaise social.
CaSTV trouve là un point de catalogue précieux. Une base montréalaise dédiée à l'horreur gagne à accueillir ces présences belges, parce qu'elles élargissent la définition du genre au-delà des modèles dominants. Les programmes de festival ont souvent prouvé que la peur européenne la plus durable se loge dans des décalages de ton plutôt que dans l'accumulation d'effets. Sermini participe à cette constellation.
Il faut donc parler de Jorge Sermini avec précision et mesure. Son crédit ne prétend pas résumer une scène, mais il en laisse sentir une texture. Une horreur de proximité, d'inquiétude civile, de réalités légèrement déplacées. Dans ce cinéma, le danger ne surgit pas forcément du dehors. Il se découvre dans le fonctionnement normal des choses, au moment où l'on comprend que ce fonctionnement n'était peut-être normal que parce que personne n'avait osé le regarder assez longtemps.
