Johann Lurf
Avec ★, Johann Lurf prend un geste minimal en apparence, filmer les étoiles au cinéma, et le transforme en réflexion vertigineuse sur l'histoire des images, la fabrication du cosmos et la matérialité de la projection. Dans l'Autriche contemporaine et les Années 2010, cette radicalité tranquille le place au coeur du experimental européen. Lurf ne cherche pas à raconter le ciel. Il nous apprend à voir comment le cinéma l'a inventé, répété, transformé en décor, en abstraction, en promesse métaphysique ou en simple surface noire percée de lumière.
Son travail s'inscrit dans une tradition structurelle, mais sans dogmatisme sec. Il aime les systèmes, les séries, les protocoles, pourtant il les utilise pour libérer un émerveillement critique. Le spectateur regarde des motifs, des fragments, des variations, puis comprend peu à peu qu'il est en train de traverser une histoire souterraine du regard. Chez Lurf, l'analyse n'éteint jamais la sensation. Au contraire, elle la réactive. Plus on perçoit le dispositif, plus le mystère s'approfondit.
Cette qualité vaut aussi pour d'autres pièces de sa filmographie, où l'archive, la répétition et la collecte deviennent des outils de pensée cinématographique. Lurf appartient à cette famille rare d'artistes qui savent qu'une image n'est jamais seule. Elle est liée à une technique, à une époque, à un régime de vision, à une croyance partagée. En réorganisant ces images, il ne se contente pas d'un jeu de cinéphile. Il fait apparaître des structures de désir, de pouvoir et d'imaginaire.
On pourrait croire que ce type de cinéma se destine uniquement à un public spécialisé. Pourtant, la force de Lurf tient à une évidence sensible. Chacun connaît ce mouvement qui consiste à lever les yeux vers un ciel filmé et à accepter un instant l'illusion qu'il ouvre vraiment vers l'infini. Lurf prend cette habitude affective au sérieux. Il la décortique sans la mépriser. Il montre que le cinéma a construit notre rapport au vertige autant qu'il l'a accompagné.
Dans une perspective CaSTV, son oeuvre touche à quelque chose de fondamental pour le fantastique et la science-fiction : la fabrication des mondes. Avant même les récits, il y a des surfaces, des points lumineux, des profondeurs artificielles, des nuits de studio, des ciels recomposés. Lurf remonte à cette strate primitive de l'illusion. Il y trouve une poésie très précise, presque archéologique, où l'émerveillement coexiste avec la conscience du trucage.
Johann Lurf mérite donc d'être regardé comme un cinéaste de l'infini fabriqué. Ses films ne crient pas, ils déplacent. Ils apprennent à voir des habitudes de spectateur devenues invisibles à force d'usage. Et ce déplacement a une puissance rare. Il rappelle que le cinéma ne nous a pas seulement raconté des histoires se passant dans le monde. Il a aussi construit les formes mêmes sous lesquelles ce monde, terrestre ou cosmique, devient imaginable. Peu d'artistes contemporains travaillent cette question avec autant de précision et d'élégance.
