Joaquín del Paso
On entre chez Joaquín del Paso par une image de friche industrielle et de bureaucratie épuisée bien avant d'y chercher le fantastique. C'est ce qui le distingue d'emblée. Son cinéma naît dans des espaces de travail, de commande, d'obsolescence et de circulation bloquée. Il sait observer les structures qui continuent de fonctionner alors qu'elles n'ont plus vraiment de raison d'être, ni économique, ni morale, ni affective. Cette attention aux ruines administratives, aux hiérarchies absurdes et aux communautés provisoires donne à ses films une force singulière. Même lorsqu'il s'approche du genre, il ne part pas d'une mythologie externe. Il part d'un système déjà malade.
Cette maladie n'est pas spectaculaire. Elle se lit dans l'organisation de l'espace, dans la manière dont un groupe attend une décision qui ne vient pas, dans les gestes mécaniques que l'on répète pour éviter de regarder en face l'effondrement. Del Paso a un sens très aigu de ce moment où une collectivité continue par inertie. C'est une qualité rare, parce qu'elle transforme le décor social en machine de suspense. On comprend vite que la vraie menace n'est pas seulement un incident à venir. La menace, c'est le fait qu'un monde vide de sens continue tout de même à produire ses ordres, ses rituels et ses humiliations.
Cette logique donne à son travail une tonalité étrange, où l'absurde, le politique et l'inquiétant cohabitent sans jamais se neutraliser. On peut y voir une manière très contemporaine de penser le malaise: non comme crise exceptionnelle, mais comme normalité prolongée. Del Paso est particulièrement fort lorsqu'il filme les groupes. Il ne les idéalise pas, il ne les condamne pas trop vite non plus. Il les regarde s'auto-organiser autour d'une fiction commune, celle du professionnalisme, celle de la loyauté, celle de la survie. Et plus cette fiction se fissure, plus ses films gagnent en puissance.
Le contexte mexicain, même lorsqu'il n'est pas thématisé lourdement, compte beaucoup dans cette écriture. Joaquín del Paso fait partie de ces cinéastes pour qui le social n'est pas un supplément de réalisme, mais la matière même de la mise en scène. Cela l'inscrit dans une histoire du cinéma du Mexique attentive aux dispositifs collectifs, aux rapports de classe et aux paysages institutionnels. Ce n'est pas un cinéma de symbole facile. C'est un cinéma qui sait que les structures produisent des affects, et que ces affects, honte, fatigue, peur, désir d'autorité, peuvent devenir plus perturbants qu'un simple choc narratif.
On pourrait dire que del Paso travaille dans la zone de voisinage entre satire noire, drame de groupe et contamination de l'étrange. Cette position est précieuse. Elle lui évite la pure allégorie comme la pure efficacité de surface. Les films respirent, bifurquent, laissent parfois les situations s'épaissir jusqu'à l'inconfort. Cette patience est l'une de ses qualités majeures. Elle permet aux lieux de parler, aux silences de faire leur travail, aux rapports de pouvoir de devenir visibles sans discours démonstratif. Dans un paysage audiovisuel souvent pressé de clarifier, cette opacité active a quelque chose de salutaire.
Il n'est pas surprenant que son cinéma trouve des relais critiques dans les espaces festivaliers qui aiment les œuvres difficiles à ranger. Un public de festival ou d'autres grandes vitrines internationales reconnaît immédiatement cette singularité: celle d'un auteur capable de partir d'un univers apparemment prosaïque pour faire monter une inquiétude qui touche au politique autant qu'au sensoriel. Del Paso n'a pas besoin de forcer les codes du fantastique pour faire sentir que le monde est hanté. Il lui suffit de montrer comment des institutions vides continuent à modeler les comportements.
Cette hantise très matérielle le rend particulièrement intéressant dans le contexte des années 2010 et des années 2020, quand tant de cinéastes reviennent aux formes de communauté sous pression. Chez lui, la communauté n'est jamais chaleureuse par principe. Elle est un théâtre de dépendances, d'aveuglements et d'arrangements. C'est aussi ce qui donne à ses films leur dimension morale. Ils ne demandent pas simplement ce qui va arriver, mais ce que les gens acceptent déjà de tolérer avant même que la catastrophe n'advienne.
C'est pourquoi Joaquín del Paso compte. Non comme simple observateur ironique du désordre, mais comme cinéaste des systèmes qui s'effondrent sans cesser de parler. Il sait que l'angoisse moderne vient souvent de là: d'un monde administré jusqu'à l'absurde, où les formes demeurent alors que la vie qui les justifiait a déserté. Peu d'auteurs transforment avec autant de calme cette intuition en expérience de cinéma.
