Jean Vigo
Zéro de conduite suffit à comprendre pourquoi Jean Vigo demeure une figure brûlante plutôt qu'un simple nom du panthéon. En quelques films et en une carrière foudroyée, il a donné au cinéma français une idée de l'insoumission qui continue de travailler ses marges les plus vives. Vigo appartient à la France des Années 1930, mais il n'y tient pas la place d'un monument paisible. Il y introduit une turbulence, une insolence enfantine, un rapport organique à la révolte et à la poésie qui rendent son œuvre toujours présente. Le mot Drama ne suffit pas davantage que le mot réalisme. Il faut y entendre la satire, le lyrisme et le désordre.
Ce qui frappe chez Vigo, c'est la vitesse avec laquelle il transforme la réalité en intensité. Rien n'y est purement descriptif. Les pensionnats, les rues, l'eau, les chambres, les corps mêmes semblent traversés par une énergie qui déborde l'ordre social. Dans À propos de Nice, le documentaire devient déjà une arme, une manière de faire apparaître la vulgarité de classe et le spectacle du loisir comme symptôme d'un monde profondément inégal. Le montage y pense vite, et durement. Il regarde les apparences mondaines comme des surfaces à déchirer.
Avec L'Atalante, cette rage trouve une autre forme, plus tendre et plus mélancolique, mais non moins subversive. Le film a souvent été célébré pour sa beauté amoureuse, et il le mérite. Pourtant, sa grandeur tient aussi à sa manière de laisser circuler l'étrange au cœur du quotidien. Une péniche, un couple, un trajet, quelques gestes ordinaires : il n'en faut pas plus à Vigo pour inventer un monde où le désir, l'errance et l'humour se mêlent à une sorte de flottement onirique. L'image n'illustre pas une fable. Elle semble découvrir au fur et à mesure ce qu'un corps amoureux peut encore contenir d'indocilité.
Vigo est un cinéaste du mouvement, mais d'un mouvement qui trouble les hiérarchies. Les enfants de Zéro de conduite ne se contentent pas de désobéir. Ils inventent une politique du jeu contre la discipline. Les personnages de L'Atalante ne cherchent pas à représenter une psychologie stable. Ils dérivent, désirent, se heurtent, se réinventent. Cette fluidité donne à son cinéma une puissance rare. Elle fait sentir que l'ordre social n'est jamais totalement clos, qu'un geste, un rire, une fuite ou un regard peuvent ouvrir une brèche.
On parle souvent de poésie à propos de Vigo, et l'on a raison, à condition de ne pas affadir le mot. Sa poésie n'a rien de décoratif. Elle agit comme une force de désorganisation. Elle dérange les bonnes formes, contamine le réalisme, fait basculer une scène vers l'ivresse ou la fantaisie sans prévenir. En cela, Vigo préfigure beaucoup de choses : un certain cinéma de l'enfance révoltée, une gauche sensible aux puissances du jeu, une liberté de ton qui traversera aussi bien le surréalisme que certaines lignes de la Nouvelle Vague.
Sa place dans l'histoire du cinéma mondial est d'autant plus singulière que l'œuvre est brève. Quatre films, et pourtant une empreinte gigantesque. Cette disproportion dit quelque chose d'essentiel. Vigo n'a pas eu besoin d'accumuler pour compter. Il a trouvé, presque immédiatement, une manière de filmer qui semblait arracher le cinéma à ses formes établies. Son nom revient souvent à Cannes ou dans les grands récits critiques, mais cette institutionnalisation ne doit pas faire oublier sa violence joyeuse.
Jean Vigo reste ainsi moins un classique rassurant qu'une possibilité toujours ouverte. Il rappelle qu'un film peut être à la fois politiquement aigu, sensuellement libre et formellement audacieux sans jamais devenir démonstratif. Dans une époque qui sépare volontiers le geste critique du plaisir de cinéma, son œuvre continue de tenir les deux ensemble. C'est peut-être pour cela qu'elle survit si bien : parce qu'elle ne cesse pas de nous réveiller.
