Jean-François Leblanc
Avec Viking, Jean-François Leblanc a trouvé une forme rare: une comédie métaphysique qui regarde l'imaginaire spatial non comme promesse d'élévation, mais comme prolongement très terrestre de nos défaillances relationnelles. Le film vient du Canada, plus précisément d'un certain Québec où la science, l'absurde et la mélancolie savent cohabiter sans s'annuler. Leblanc y filme des adultes compétents mais vacillants, des institutions sérieuses traversées de fantasmes enfantins, et un monde où la simulation finit par révéler des vérités plus embarrassantes que le réel lui-même. Ce point de départ suffit à distinguer son travail dans le cinéma québécois contemporain.
Ce qui frappe d'emblée, c'est le ton. Leblanc ne cherche ni le gag pur ni la solennité existentielle. Il installe au contraire une zone de friction entre professionnalisme, solitude et dérèglement discret. Cette tonalité est difficile à tenir, parce qu'elle exige de ne jamais surligner son étrangeté. Viking avance ainsi avec une confiance calme dans la bizarrerie du monde moderne. Le protocole scientifique y devient une scène de projection affective. Les personnages jouent à être d'autres pour mieux découvrir la fragilité de ce qu'ils sont déjà. C'est une idée forte, traitée sans démonstration lourde.
Dans le contexte des années 2020, où beaucoup de comédies d'auteur se réfugient dans l'ironie flottante, Leblanc se montre plus précis. Son cinéma n'a pas peur du concept, mais il s'en sert pour mettre à nu des dynamiques humaines très concrètes: le ressentiment, la comparaison, le besoin de reconnaissance, la peur de l'insignifiance. Ce sont des affects profondément contemporains, surtout dans un univers de performance et d'expertise. Leblanc comprend que la compétence n'immunise contre rien. Elle peut même devenir une autre manière de mal habiter sa propre vie.
Il y a aussi chez lui un sens très juste du collectif. Le groupe n'est jamais seulement un décor pour l'éclosion d'une subjectivité centrale. Il est un organisme instable, plein de projections croisées, de hiérarchies tacites et de malentendus presque affectueux. Cette attention aux microstructures sociales rapproche son travail de certaines branches du cinéma de science-fiction détourné, mais aussi d'une tradition de comédie plus froide, où le rire sert à sonder l'embarras de vivre ensemble.
Sur le plan formel, Leblanc privilégie une mise en scène d'apparence simple, mais traversée d'une grande précision rythmique. Les dialogues, les silences, les regards latéraux et la gestion de l'espace jouent un rôle central. Le film n'a pas besoin de souligner son intelligence. Il la laisse se déposer dans la circulation des scènes, dans la façon dont chaque situation décale légèrement la précédente. Cette modestie apparente est l'une de ses forces. Elle permet au trouble de s'installer sans jamais rompre l'équilibre fragile entre comédie et malaise.
Dans le paysage du Canada, Leblanc participe à une ligne de cinéma qui refuse de choisir entre singularité locale et lisibilité internationale. Ses films n'effacent pas leur provenance, leur accent, leur rapport particulier à l'institution scientifique, au langage et au collectif. Mais ils ne se replient pas non plus sur un folklore identitaire. Ils misent sur des situations suffisamment précises pour devenir universelles sans perdre leur grain. C'est une stratégie plus subtile que l'exportation standardisée.
Regarder Jean-François Leblanc aujourd'hui, c'est donc prêter attention à un cinéaste qui sait que l'absurde n'est pas un ornement, mais une méthode de connaissance. Il filme des personnages occupés à remplir des fonctions, à suivre des protocoles, à faire leur travail, puis laisse affleurer ce que ces dispositifs ne parviennent pas à contenir: la vanité, la tristesse, la rivalité, le désir d'être enfin quelqu'un. Dans un monde saturé de simulations, il rappelle que le plus étrange reste souvent ce que nous appelons le normal.
