Jean-François Laguionie
Avec Le Tableau, Jean-François Laguionie donne une forme limpide à ce qui traverse son œuvre depuis longtemps : l'animation comme art du passage entre les mondes, entre les régimes d'image, entre l'enfance et la mélancolie, entre la grâce du conte et l'inquiétude métaphysique. Son cinéma n'a jamais confondu délicatesse et mièvrerie. C'est même l'inverse. Plus le dessin paraît souple, plus la pensée devient incisive.
Laguionie occupe une place très singulière dans l'histoire de l'animation. À côté des grandes machines industrielles et des auteurs immédiatement identifiés à une virtuosité spectaculaire, il a défendu une voie plus calme, plus littéraire au meilleur sens du mot, plus attentive aux seuils qu'aux chocs. Depuis les Années 1970 jusqu'aux Années 2010, son travail n'a cessé de chercher comment un film animé peut penser sans s'alourdir, émouvoir sans simplifier, ouvrir l'imaginaire sans le dissoudre dans la pure décoration.
Il y a chez lui une confiance très rare dans l'intelligence du jeune spectateur, et plus largement dans l'intelligence du regard tout court. Ses films ne sur-expliquent pas. Ils proposent des situations, des espaces, des manques, des traversées. Gwen, le livre de sable reste exemplaire de cette exigence. Le désert, les vestiges technologiques, les figures humaines presque perdues dans l'immensité composent un monde qui ne ressemble à rien d'autre dans le cinéma français. On y sent déjà ce goût des fables ouvertes, où chaque élément semble venir d'une civilisation ancienne ou à venir.
Le rapport de Laguionie au conte mérite d'être pris au sérieux. Ce n'est pas un usage patrimonial du merveilleux. Le conte lui sert à dégager des formes simples capables de contenir des questions complexes : la hiérarchie, l'exil, la peur de l'autre, la transmission, la disparition, l'invention de soi. Dans Le Tableau, cette logique devient presque pédagogique au sens noble. Les figures peintes découvrent qu'elles habitent un monde d'inachèvement, de classe, d'assignation visuelle. Le film parle de peinture, bien sûr, mais aussi de société.
Sa mise en scène se caractérise par une grande pureté du geste. Les mouvements ne cherchent pas l'esbroufe. Les couleurs, les lignes, les volumes s'accordent à une dramaturgie du déplacement intérieur. Cette économie rend l'émotion plus durable. Elle évite l'effet de saturation auquel tant d'animations contemporaines succombent. Chez Laguionie, l'image respire. Elle sait ménager du silence, de la distance, de la contemplation. Mais cette contemplation n'est jamais vide. Elle est habitée d'une inquiétude très douce, parfois d'une tristesse presque secrète.
Dans le contexte du cinéma français, il représente aussi une fidélité remarquable à une certaine idée artisanale de l'œuvre. Non pas un artisanat nostalgique, refermé sur lui-même, mais un artisanat qui croit encore à la valeur d'une forme patiemment composée. Cette patience se sent dans la manière dont les films accompagnent leurs personnages plutôt que de les pousser violemment vers des effets. Elle se sent aussi dans la persistance d'un univers où l'aventure extérieure compte moins que la transformation du regard.
Le Voyage du prince a confirmé cette fidélité tout en l'ouvrant à une réflexion plus frontale sur la civilisation, la mémoire et l'altérité. Laguionie n'a pas besoin de durcir son style pour gagner en gravité. Il lui suffit de placer ses figures au bon endroit, face à des mondes qui croient se connaître et qui ne comprennent pas ce qu'ils voient.
Jean-François Laguionie est précieux parce qu'il rappelle que l'animation peut être un art majeur de la nuance. Pas une nuance tiède, mais une nuance qui résiste au bruit, qui défend la complexité sous des formes limpides, qui fait confiance au spectateur plutôt que de l'assommer de signaux. Son cinéma ressemble à ses plus belles images : souple en apparence, rigoureusement construit en profondeur, et longtemps persistant dans la mémoire.
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