Jean Cocteau
Avec La Belle et la Bête, Jean Cocteau a donné au merveilleux français une forme où la poésie ne flotte jamais au dessus des choses, mais s'incarne dans des bras sortant des murs, des chandeliers vivants, des rideaux respirants et des corridors traversés comme des songes matériels. Cocteau n'est pas seulement un poète passé au cinéma. Il est l'un des rares artistes à avoir compris que la caméra pouvait devenir un instrument de sortilège sans perdre sa concrétude d'appareil. Son fantastique ne repose pas sur l'évasion. Il repose sur une réorganisation très précise du visible.
Cette précision explique pourquoi son cinéma demeure si vivant. Il ne demande pas au spectateur de croire à un ailleurs entièrement séparé du monde. Il lui demande d'accepter que le monde lui même contienne des passages, des seuils, des métamorphoses. Chez Cocteau, le miroir est une membrane, la statue un corps possible, le visage une surface prête à changer de règne. Cette logique traverse aussi bien Le Sang d'un poète que Orphée ou Le Testament d'Orphée. À chaque fois, le film prend la forme d'un trafic entre réalité quotidienne, mythe personnel et puissance très concrète de l'effet visuel.
Il faut insister sur ce dernier point. Cocteau n'est pas seulement un inventeur d'images célèbres. Il est un penseur des moyens pauvres élevés à un degré de grâce. Ralenti, inversion du mouvement, fumée, décor stylisé, montage d'apparition: tout chez lui rappelle que le cinéma fabrique des miracles avec des techniques qui restent visibles. Il ne cherche pas à cacher la machinerie. Il l'intègre à la féerie. C'est ce qui rend son œuvre si décisive pour l'histoire du cinéma fantastique et du cinéma français. La magie n'y est pas un supplément décoratif. Elle est la vérité même de l'artifice.
Cette vérité de l'artifice n'empêche jamais l'émotion. Au contraire, elle la rend plus aiguë. Les films de Cocteau parlent sans cesse de désir, de mort, de passage entre les mondes, d'impossibilité d'aimer sans se perdre. Mais ces thèmes ne sont jamais traités comme de grandes abstractions littéraires. Ils se déposent dans des gestes, des objets, des visages, des espaces. L'élégance de sa mise en scène ne sert pas à embellir le drame. Elle sert à lui donner une forme transmissible, partageable, presque tactile.
Cocteau occupe ainsi une place singulière entre avant garde et classicisme. Il peut paraître très raffiné, très lettré, très lié à une culture française de prestige. Pourtant, il reste traversé par des forces beaucoup plus troubles: fascination pour les doubles, pour les enfers, pour la beauté menacée, pour la porosité entre éros et disparition. C'est pourquoi son travail touche naturellement aussi le cinéma d'horreur, même lorsqu'il n'en épouse pas les formes explicites. Il comprend que le merveilleux porte toujours une part d'effroi, parce qu'il altère les lois ordinaires du monde et du corps.
L'inscription historique de Cocteau, des années 1930 aux années 1950, ne doit pas le transformer en relique patrimoniale. Ses films continuent de parler au présent parce qu'ils posent une question qui n'a pas vieilli: comment produire des images qui soient à la fois stylisées et hantées? Beaucoup de cinéma contemporain croit résoudre ce problème par l'accumulation technique. Cocteau rappelle qu'une porte qui s'ouvre autrement, un corps qui traverse une surface, un regard qui ne semble plus appartenir tout à fait au même monde suffisent à faire basculer la perception.
Sa présence dans des lieux comme le festival de Cannes ou dans l'histoire canonique du cinéma ne devrait donc pas rassurer. Jean Cocteau reste un artiste du trouble. Sous la grâce, il y a la perte. Sous la beauté, l'appel du tombeau. Sous la mythologie, la sensation très moderne d'identités qui se reflètent, se dédoublent, se dérobent. Il a fait du cinéma un art de la traversée, et cette traversée garde aujourd'hui encore une puissance rare: elle donne à voir un monde où le visible n'est jamais fermé, où chaque image peut être une porte, et où toute porte ouvre aussi sur la nuit.
