Jasmin Baumgartner
Il faut ouvrir Jasmin Baumgartner par Bye Bye, Bowser, court remarqué à Sundance, parce que ce film dit très bien son intelligence des personnages en transit, de la gêne contemporaine et des espaces où l'identité se négocie sans cesse. Baumgartner n'est pas une cinéaste du manifeste asséné. Elle est plus précise que cela. Elle préfère regarder comment une existence se fabrique dans des zones d'écart, de désir contrarié et de rythme social légèrement dissonant.
Autrichienne, formée à Vienne, elle s'inscrit dans une génération qui a rendu au cinéma autrichien une énergie moins théorique et plus directement sensorielle, sans rien perdre de l'acuité critique. Ses premiers courts, comme Unmensch ou I See a Darkness, annonçaient déjà cette ligne. Il y avait là un goût du corps exposé, de l'émotion heurtée, de la musique comme force d'organisation et non comme simple accompagnement. Plus tard, le documentaire Robin's Hood viendra confirmer que cette sensibilité pouvait aussi se déployer dans le réel social.
Ce qui distingue Baumgartner, c'est précisément cette circulation entre fiction, documentaire et culture musicale. Beaucoup de cinéastes passent d'un registre à l'autre. Peu le font en gardant une signature aussi cohérente. Chez elle, tout semble ramener à une question de vibration. Comment un visage, un geste, un morceau, un silence ou une marche dans la rue deviennent-ils révélateurs d'une vie en train de se recomposer. Cette question donne à son cinéma une immédiateté très contemporaine, mais une contemporanéité qui ne se réduit jamais au décor générationnel.
Dans les années 2020, nombre de films de jeunes auteurs semblent fascinés par les signes extérieurs de la jeunesse plus que par sa vérité émotionnelle. Baumgartner évite ce piège. Ses films ne collectionnent pas les codes. Ils cherchent la juste intensité affective. Cela suppose une mise en scène attentive au tempo, à la proximité physique, à l'espace urbain ou périurbain comme milieu de vulnérabilité. Son cinéma est mobile, mais pas agité. Il sait quand suivre et quand suspendre.
On peut aussi lire son œuvre du côté d'un drame traversé par la pulsion musicale et parfois par une noirceur presque latente. Même lorsqu'elle n'entre pas dans le territoire du fantastique, Baumgartner comprend que les vies contemporaines sont hantées par des formes d'inadéquation permanentes. On joue un rôle, on essaie un ton, on cherche un groupe, on se donne une allure, puis quelque chose craque. Le film commence exactement là, au moment où la performance sociale laisse voir sa fatigue.
Cette qualité d'observation ne vire jamais au mépris. C'est l'un des grands atouts de Baumgartner. Elle filme des personnages en déséquilibre, parfois maladroits, parfois perdus, mais elle ne les réduit pas à des symptômes. Elle leur laisse une opacité, une chance de surprise. Cette générosité formelle, alliée à une vraie précision de cadre, rend son cinéma à la fois vif et mélancolique.
Pour CaSTV, Jasmin Baumgartner importe parce qu'elle représente une voie contemporaine du cinéma européen capable d'être incarnée sans devenir illustrative, musicale sans céder au clip pur, sensible sans fausse pudeur. Elle filme des seuils, des passages, des adieux mal formulés, des désirs pas encore fixés. Ce sont souvent les matériaux les plus difficiles, parce qu'ils exigent une mise en scène plus fine que spectaculaire. Baumgartner possède cette finesse. Et quand elle frappe juste, ses films laissent une sensation tenace, comme si le monde venait de perdre un peu de son aplomb habituel.
