Jane Campion
Il faut commencer Jane Campion par The Piano, non parce que le film résumerait toute son œuvre, mais parce qu'il expose d'emblée sa matière essentielle : un monde d'apparences réglées, de désirs comprimés, de rapports de pouvoir inscrits dans les gestes les plus quotidiens, soudain traversé par une intensité sensuelle qui dérange l'ordre entier du visible. Campion est une cinéaste de la pression. Ses films montrent ce que les structures patriarcales font aux corps, aux voix et aux imaginaires.
Venue de Nouvelle-Zélande mais immédiatement plus large que toute assignation nationale étroite, elle a bâti une œuvre où l'intériorité n'est jamais décorative. L'intime, chez elle, est une zone de lutte. Dans les Années 1980, puis surtout dans les Années 1990 et au-delà, Campion a déplacé le centre de gravité d'un certain cinéma d'auteur anglophone. Elle a montré que la subjectivité féminine pouvait être filmée sans être ni psychologisée à outrance, ni transformée en simple symbole de résistance exemplaire. Ses héroïnes restent opaques, contrariées, parfois déplaisantes, donc profondément vivantes.
Le grand mérite de Campion tient à ceci : elle refuse de choisir entre stylisation et trouble. Son cinéma est extraordinairement composé, attentif aux matières, aux étoffes, aux paysages, aux surfaces sonores, aux rapports entre cadre et enfermement. Mais cette composition n'aboutit jamais à une image muséifiée. Au contraire, plus le monde semble ordonné, plus la violence de ce qu'il contient devient perceptible. An Angel at My Table l'illustre admirablement : le récit biographique y devient moins célébration d'une vocation que cartographie d'une sensibilité exposée au jugement social.
On a parfois voulu ranger Campion du côté du drame en costumes ou du prestige festivalier. C'est très court. Son travail a toujours entretenu un rapport oblique avec le genre, le fantasme, l'inquiétude sensuelle, voire une certaine étrangeté. In the Cut reste à cet égard un film crucial, mal reçu à sa sortie parce qu'il refusait les sécurités du thriller comme celles du discours féministe rassurant. Campion y filme la ville, le désir et la menace comme un même tissu d'indécision. Le regard y devient acte risqué.
Cette dimension risquée traverse toute son œuvre. Les personnages ne découvrent pas simplement qui ils sont ; ils se heurtent à ce qu'ils désirent, à ce qu'ils ne comprennent pas d'eux-mêmes, à ce que le monde leur interdit de formuler. C'est pourquoi le silence compte tant chez elle. Le mutisme d'Ada dans The Piano n'est pas une coquetterie narrative. Il est la figure radicale d'un rapport au langage déjà capturé par le pouvoir. La musique, le geste, le toucher, le paysage prennent alors le relais, non comme compensation romantique, mais comme autres régimes de parole.
Campion appartient pleinement à l'histoire du cinéma d'auteur international, mais sa place y reste singulière. Elle ne partage ni le didactisme de certains films explicitement politiques, ni la froideur de certaines œuvres d'analyse sociale, ni l'abstraction d'une modernité désincarnée. Son art passe par la chair, par les humiliations minuscules, par les fantasmes honteux, par les contradictions du désir féminin dans des univers qui veulent le discipliner. Ce n'est pas un hasard si tant de cinéastes continuent à lui devoir quelque chose, qu'elles le revendiquent ou non.
Dans The Power of the Dog, on retrouve cette science des espaces saturés d'interdits, mais déplacée dans un registre plus sec, plus spectral, presque toxique. Campion y montre qu'elle n'a rien perdu de son intelligence des dominations, seulement changé d'instrument. La virilité y devient théâtre de la terreur intime, comme si chaque geste de maîtrise cachait un effondrement plus ancien.
Jane Campion compte parce qu'elle a rendu impossible une certaine paresse du regard. Elle force à voir comment les structures de pouvoir s'inscrivent dans les textures mêmes du quotidien, comment le drama peut devenir lieu de conflit sensuel et politique, et comment une image très belle peut être en même temps profondément hostile. Peu de cinéastes ont su tenir ensemble cette cruauté, cette délicatesse et cette lucidité.
