Jan Cvitkovič
Jan Cvitkovič vient du cinéma slovène, avec une relation au tragique, à l'absurde et aux communautés blessées qui donne à son passage dans CaSTV une couleur immédiatement reconnaissable. Ce n'est pas l'horreur qui avance avec des crocs visibles. C'est une inquiétude d'Europe centrale et balkanique, faite de survivances, d'ironie noire, de corps pris dans des histoires plus vieilles qu'eux.
Le cinéma de Cvitkovič se situe souvent près du drame moral, mais le drame, dans cette partie du monde, n'est jamais loin de la hantise. Les villages, les familles, les frontières, les morts mal digérés: tout semble porter une mémoire qui travaille encore. Le drame devient alors une chambre de résonance pour le genre, parce qu'il montre des personnages que le passé n'a pas libérés.
Ce rapport au passé distingue Cvitkovič d'une horreur plus programmatique. Il ne s'agit pas seulement de fabriquer une menace extérieure. Il s'agit de sentir comment un monde entier peut être contaminé par ce qu'il a vécu. La peur n'est pas un accident. Elle est une atmosphère historique, une façon pour les lieux de continuer à parler quand les vivants voudraient passer à autre chose.
Même lorsque CaSTV ne le place pas au centre d'une filmographie d'horreur classique, son nom a une pertinence. Le genre a besoin de ces cinéastes qui travaillent les marges du fantastique par le réel. Le fantastique n'est pas seulement la suspension rationnelle devant un événement impossible. Il est aussi cette impression que la réalité sociale a perdu sa cohérence, que les règles du monde existent encore mais ne protègent plus personne.
Jan Cvitkovič appartient à une Europe des années 2000 où le cinéma post-socialiste a souvent regardé les ruines sans les transformer en décor romantique. Les corps y portent des transitions politiques, économiques, familiales. La comédie elle-même peut devenir funèbre. L'humour noir, dans ce contexte, n'allège pas la violence. Il la rend plus difficile à esquiver, parce qu'il refuse au spectateur la pure posture de compassion.
La force d'un tel regard pour l'horreur est de rappeler que le malaise n'a pas besoin d'un surnaturel déclaré. Un repas de famille, une conversation de village, une cérémonie, un silence collectif peuvent produire une tension plus durable qu'un effet soudain. Le cinéma de Cvitkovič sait que les groupes humains sont des lieux de peur. Ils protègent, mais ils surveillent. Ils consolent, mais ils condamnent. Ils se souviennent, mais parfois de travers.
On retrouve là une proximité avec le folk horror, non par imitation de ses figures britanniques, mais par structure profonde. Une communauté, un territoire, une mémoire partagée, une violence ancienne: ces éléments suffisent à charger le présent. Le rite peut être religieux, familial, politique ou simplement social. Il n'a pas besoin d'être nommé comme rite pour fonctionner comme tel.
Pour CaSTV, Jan Cvitkovič ouvre donc une porte vers une horreur élargie, moins spectaculaire mais plus enracinée. Il rappelle que le genre ne se limite pas aux films qui déclarent leur appartenance. Il se cache aussi dans les drames où l'on sent que le réel a été fissuré par l'histoire. Là où les personnages continuent de vivre, mais dans un monde qui semble avoir déjà prononcé une sentence.
