Hitoshi Matsumoto
Avec Big Man Japan, Hitoshi Matsumoto prend le mythe du héros géant et le laisse pourrir dans la lumière froide du quotidien. L'idée est brillante, mais surtout révélatrice de tout son cinéma: partir d'une forme populaire, presque enfantine, et la soumettre à un régime d'embarras, de fatigue, de médiatisation et de solitude. Matsumoto n'est pas un cinéaste de l'absurde abstrait. Son absurdité vient d'un regard très concret sur la société japonaise, sur la manière dont le spectacle, la virilité, la honte et la télévision fabriquent des comportements grotesques. Le rire, chez lui, ne délivre pas. Il expose.
Cette exposition le rend immédiatement singulier dans le paysage du Japon. Connu d'abord comme comédien et figure majeure du comique télévisuel, Matsumoto arrive à la mise en scène avec un rapport très aigu à la performance sociale. Ses personnages sont souvent pris dans des situations où ils doivent continuer à jouer un rôle alors même que ce rôle a perdu toute grandeur. De là naît un sentiment très particulier, mélange de burlesque, de gêne et de tristesse sèche. Il y a chez lui quelque chose d'impitoyable, mais rarement de cynique. Ce qu'il filme, c'est l'épuisement des formes, pas seulement le plaisir de les démolir.
Dans Symbol et Scabbard Samurai, on voit bien cette oscillation entre dispositif absurde et émotion inattendue. Matsumoto aime les prémisses extravagantes, les espaces mentaux presque conceptuels, les séries d'épreuves, les répétitions qui deviennent délire. Pourtant, il finit souvent par retrouver quelque chose de très vulnérable: un besoin de reconnaissance, une relation filiale, une solitude ridicule mais réelle. Cette capacité à laisser entrer l'affect sans renoncer à l'étrangeté distingue son œuvre d'un simple exercice de nonsense.
Son cinéma entretient aussi un rapport très productif au mauvais goût. Matsumoto ne craint ni le grotesque visuel, ni l'effet volontairement plat, ni la rupture de ton qui ferait fuir les partisans de la belle cohérence. Il sait que le comique moderne, surtout dans un environnement saturé d'images et de télévision, doit parfois passer par l'agression formelle, par la disgrâce assumée, par une image qui refuse d'être élégante. Cette audace le place à contre-courant d'une partie du cinéma d'auteur international des années 2000 et 2010, souvent trop soucieux de respectabilité.
On pourrait lui reprocher une certaine inégalité, voire le goût du dispositif qui tourne sur lui-même. Ce reproche n'est pas entièrement faux. Matsumoto prend des risques qui le conduisent parfois au bord de l'épuisement conceptuel. Mais ce risque fait partie de son intérêt. Il préfère l'expérience instable à la bonne tenue consensuelle. Et lorsque cela fonctionne, le résultat est rare: un cinéma qui parvient à être profondément idiot au meilleur sens du terme, c'est-à-dire assez libre pour révéler quelque chose de sérieux sur les formes contemporaines du ridicule.
Il faut enfin souligner sa relation au drame, même à l'intérieur de la comédie. Matsumoto sait que le rire a plus de force lorsqu'il frôle une perte réelle, une humiliation, une impasse affective. Ses personnages ne sont pas de simples supports à gags. Ils sont des êtres trop coincés dans leur rôle, trop lents à comprendre leur propre obsolescence, trop humains dans leur incapacité à sortir de la performance.
Hitoshi Matsumoto compte parce qu'il a fait entrer dans le cinéma une énergie venue de la télévision comique sans la convertir en produit lisse. Il en a gardé la violence, l'embarras, l'imprévisibilité, puis les a confrontés à des formes plus ouvertes. Son œuvre rappelle que le grotesque n'est pas un sous-genre du rire. C'est une méthode de connaissance. Chez lui, tout ce qui paraît absurde l'est un peu moins qu'il n'y paraît, parce que la société elle-même l'est déjà.
