Hiroshi Teshigahara
Woman in the Dunes enferme un homme dans du sable et, ce faisant, résume presque tout Hiroshi Teshigahara : le piège comme paysage, la matière comme destin, l'abstraction intellectuelle rendue soudain tactile, sexuelle, suffocante. Peu de cinéastes japonais ont été aussi capables de faire tenir ensemble expérimentation formelle et expérience physique du monde. Teshigahara n'est pas seulement un grand moderniste de Japon. Il est un cinéaste qui comprend que l'idée devient puissante lorsqu'elle colle à la peau, lorsqu'elle fait sentir le grain d'une paroi, l'étouffement d'un masque, la fatigue d'un corps pris dans un dispositif. Dans les années 1960, cette puissance était sans équivalent.
Son alliance avec Kôbô Abe a produit quelques-uns des films les plus troublants du cinéma mondial. Pitfall, Woman in the Dunes, The Face of Another ne relèvent ni du simple surréalisme ni du simple drame psychologique. Ils fabriquent des machines d'aliénation. Le monde y fonctionne selon des règles compréhensibles en apparence, mais quelque chose les rend radicalement hostiles à toute stabilité de l'identité. Un homme reçoit un nouveau visage et découvre que le masque n'est pas une solution mais une multiplication du problème. Un autre descend dans une fosse de sable et comprend que l'enfermement peut devenir système complet de vie. Le surréalisme et le thriller psychologique s'y rencontrent dans une forme d'élégance sèche.
Chez Teshigahara, la modernité n'a rien d'une abstraction froide. C'est ce qui le distingue de tant d'œuvres dites difficiles qui se contentent d'être conceptuelles. Le sable, la peau, les tissus, les murs, les objets, tout est filmé avec une intensité matérielle telle que l'on sent les idées passer par la sensation. Cette densité est essentielle. Elle fait de ses films des expériences avant d'en faire des arguments. Le spectateur n'est pas invité à admirer une intelligence extérieure; il est pris dans un système de pression, de glissement, de désorientation. C'est une qualité que le cinéma de genre reconnaît immédiatement, parce qu'elle touche à la peur la plus élémentaire : ne plus savoir comment habiter son propre monde.
Il faut également rappeler l'ampleur de ses intérêts. Teshigahara n'est pas réductible à ses fictions les plus célèbres. Son travail documentaire, son lien avec l'ikebana par l'intermédiaire de l'école Sôgetsu, son attention à l'architecture et à la sculpture montrent un artiste pour qui la forme est toujours un problème vivant. Cela se sent dans chaque plan. Les volumes, les ouvertures, les surfaces, les rapports entre le corps et l'espace ne sont jamais neutres. Ils déterminent l'expérience morale et sensorielle du personnage.
Pour une lecture horrifique, Teshigahara est un allié majeur, même lorsqu'il n'entre pas sous l'étiquette stricte. Ses films comprennent admirablement ce que l'horreur sait depuis longtemps : un lieu peut vous assimiler, un visage peut cesser d'être un refuge, une communauté peut transformer l'enfermement en normalité. C'est du cinéma d'horreur par intensité structurelle plus que par convention visible. Aucun jumpscare n'est nécessaire lorsqu'un cadre entier devient hostile à la possibilité même d'être soi.
Sa place dans l'histoire mondiale tient aussi à sa singularité diplomatique entre plusieurs mondes. Il est assez radical pour être chéri par les amateurs d'avant-garde, assez sensuel pour ne jamais se réduire à l'exercice, assez narratif pour captiver au-delà du cercle spécialisé. Cette combinaison est rare. Elle explique pourquoi ses films continuent d'agir avec une fraîcheur presque troublante. Ils n'ont pas vieilli dans le musée du modernisme; ils restent actifs, corrosifs, physiquement présents.
Hiroshi Teshigahara demeure ainsi un cinéaste du piège magnifique. Ses œuvres n'illustrent pas des idées, elles les font respirer comme des environnements. Le sable, le masque, la fosse, l'architecture, la foule, tout devient machine à déplacer l'identité et à rendre le réel légèrement intenable. Il y a là une grandeur très particulière, plus inquiétante que spectaculaire, et d'une beauté qui ne promet jamais le confort.
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