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Haile Gerima - director portrait

Haile Gerima

Il faut commencer par Sankofa, film de retour et d'arrachement où Haile Gerima fait de l'Histoire non un décor prestigieux, mais une blessure active, une force qui continue de façonner les corps et la conscience. Gerima est un cinéaste de la mémoire combattante. Son œuvre refuse la séparation confortable entre passé et présent, entre violence structurelle et expérience intime. Chaque image semble demander : qu'est-ce qu'un peuple doit encore porter quand les récits officiels ont déjà classé l'affaire.

Cette exigence donne à son cinéma une nécessité rare. Gerima ne cherche jamais la bonne distance muséale. Il filme comme quelqu'un qui sait que l'histoire coloniale, raciale et impériale n'est pas achevée, qu'elle se prolonge dans les formes contemporaines de dépossession, de silence et de représentation. Son art est traversé par une colère disciplinée, par un refus obstiné des images qui pacifient trop vite. À cet égard, il rejoint certaines formes du historical horror où l'horreur n'a pas besoin d'être fantasmée pour devenir insoutenable.

L'Éthiopie et la diaspora africaine constituent ici des coordonnées essentielles. Même lorsque Gerima travaille depuis les États-Unis, il ne se laisse jamais absorber par le point de vue dominant. Il invente une position transnationale, noire, anticoloniale, qui transforme le cinéma en espace de restitution, de mémoire et de confrontation. Cette perspective n'est pas seulement politique. Elle modifie le rythme, la parole, la relation aux visages, aux foules, aux paysages. On sent un travail profond contre les hiérarchies du regard.

Gerima filme les communautés avec une attention qui n'idéalise rien. Il sait la fatigue, la contradiction, les impasses, mais il refuse de réduire les êtres à leur souffrance. Ses personnages luttent, rêvent, se trompent, se heurtent à des structures massives. Cette densité humaine donne à son cinéma une amplitude peu commune. Il ne s'agit pas d'illustrer une thèse. Il s'agit de rendre visible un monde de relations, de transmissions et de blocages historiques. Le politique n'y écrase pas l'individu. Il en révèle la scène réelle.

Dans les années 1970 puis au-delà, Gerima a porté une autre idée du cinéma indépendant noir, loin des accommodements faciles et des narrations destinées à rassurer les centres de légitimité. Cette indépendance matérielle et esthétique compte énormément. Elle explique la liberté de sa forme, son goût pour les ruptures, pour la frontalité, pour la densité des voix. Chez lui, l'image n'est pas un produit fini. C'est un champ de lutte, avec ses tensions, ses refus, ses charges de mémoire.

Pour CaSTV, Gerima importe aussi par sa capacité à filmer la hantise historique. Ses films savent qu'un passé de servitude, de guerre ou d'exil ne disparaît pas parce qu'une société prétend l'avoir dépassé. Il revient dans les gestes, dans la langue, dans les institutions, dans la difficulté même de se raconter. Cette persistance des traces produit une forme d'inquiétude fondamentale, plus profonde que bien des dispositifs de peur conventionnels. Elle force le spectateur à reconnaître que certains fantômes sont fabriqués par l'histoire elle-même.

Voir Haile Gerima, c'est donc rencontrer un cinéma de résistance qui ne se contente pas d'opposer mémoire et oubli comme des abstractions. Il filme la matière concrète de cette lutte : des visages, des chants, des corps épuisés, des paysages blessés, des communautés qui refusent de se laisser archiver par d'autres. Peu de cinéastes donnent au passé une telle présence physique. Chez lui, l'histoire n'est jamais derrière nous. Elle marche dans le plan.

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