Gérard Jugnot
Avec Monsieur Batignole, Gérard Jugnot a déplacé une image publique longtemps associée à la comédie populaire vers un terrain plus délicat: celui de l'Occupation, de la lâcheté ordinaire et de la possibilité tardive d'un courage sans héroïsme. Le film dit beaucoup de son cinéma de réalisateur. Jugnot aime les personnages médians, pas assez nobles pour être exemplaires, pas assez sinistres pour être condamnés sans reste. Il observe les êtres à l'endroit où la petite vie, le confort moral et la nécessité historique se rencontrent de façon embarrassante. C'est une position intéressante dans le paysage français.
Son nom reste évidemment attaché à une tradition comique, à une certaine culture du jeu collectif et du personnage un peu minable qui cherche malgré tout sa dignité. Comme cinéaste, Jugnot prolonge cette veine plutôt qu'il ne la renie. Même lorsqu'il aborde des sujets plus graves, il conserve une attention aux ridicules, aux hésitations, à la matérialité du quotidien. Cela peut donner le sentiment d'un cinéma modeste, parfois trop prudent. Mais cette modestie a aussi une vertu: elle rapproche l'histoire des comportements ordinaires au lieu de la réserver à des figures d'exception.
Monsieur Batignole appartient à une famille de films des années 2000 qui revisitent l'Occupation française depuis les zones grises plutôt que depuis le panthéon des résistants. Jugnot n'y cherche pas la grande leçon nationale. Il préfère l'itinéraire d'un homme d'abord accommodant, mêlé malgré lui à la spoliation antisémite, puis lentement déplacé par ce qu'il voit et ne peut plus feindre d'ignorer. Ce glissement fait la valeur du film. Il montre que la morale n'arrive pas toujours sous forme d'évidence glorieuse. Elle surgit parfois dans l'inconfort, le retard, la honte.
Comme metteur en scène, Jugnot n'est pas un formaliste. Il privilégie la lisibilité, le jeu, la progression narrative. Cette absence d'affichage stylistique lui vaut d'être sous-estimé par une critique friande de signatures plus manifestes. Pourtant, il sait très bien diriger les scènes à plusieurs, faire exister les rapports de proximité, doser les inflexions entre drôlerie et gravité. Dans la comédie comme dans le drame léger, cette compétence compte énormément. Elle repose sur une connaissance profonde des acteurs et des rythmes populaires.
Il faut aussi reconnaître à son cinéma une forme de décence. Jugnot ne force pas l'émotion. Il ne cherche pas à magnifier artificiellement ses personnages. Même lorsqu'il leur offre une rédemption, celle-ci reste attachée à leurs limites, à leur timidité morale, à leurs manières parfois médiocres d'être au monde. Cette retenue évite l'édification. Elle permet à des récits accessibles de conserver un peu de trouble.
Dans la comédie française, Jugnot représente une tradition qui croit encore à la narration claire, au personnage identifiable et à la circulation directe entre rire, embarras et émotion. Ce n'est pas la forme la plus prestigieuse du cinéma national, mais c'en est une des plus durables, et il l'a servie avec une vraie conscience de son public.
Gérard Jugnot comme réalisateur mérite donc mieux qu'un regard condescendant. Il sait filmer les petites lâchetés, les bontés tardives et les mondes ordinaires sans les mépriser. Son cinéma rappelle qu'entre le grand drame historique et la pure farce existe un espace intermédiaire, celui où des individus quelconques se découvrent un peu moins quelconques que prévu.
