Fred Dekker
Il suffit de prononcer The Monster Squad pour comprendre la place singulière de Fred Dekker dans le cinéma américain des années 1980 : celle d'un cinéaste qui aime les monstres assez sincèrement pour ne jamais les réduire à un simple clin d'oeil. Chez Dekker, l'ironie existe, bien sûr, mais elle n'annule pas l'élan enfantin, la foi dans les figures du fantastique, le plaisir très sérieux de voir Dracula, la momie ou les créatures de série B redevenir des présences de cinéma. C'est une qualité rare. Beaucoup de films nostalgiques aiment leurs références. Dekker, lui, aime le pouvoir vivant des mythes populaires.
Cette affection éclate aussi dans Night of the Creeps, formidable machine à citations et à contamination, où le film de campus, l'invasion extraterrestre, le zombie movie et la comédie macabre s'emboîtent sans tourner à l'exercice sec. Dekker possède un sens du rythme qui fait passer des idées théoriquement incompatibles pour une évidence euphorique. Le mélange des registres ne sert pas à prouver sa virtuosité postmoderne. Il sert à remettre le spectateur dans l'état heureux où le cinéma de genre fabriquait encore des mondes entiers avec une insolence directe.
Le mot important, ici, est sans doute "direct". Fred Dekker ne cultive ni la distance chic ni la lourdeur pseudo adulte qui ont souvent infecté l'horreur comique. Son cinéma va droit au plaisir de mise en scène. Une entrée de monstre, un gag gore, un mouvement de caméra, une réplique balancée avec aplomb, tout cela participe d'une même générosité. Il comprend que la série B n'est pas un sous-genre honteux, mais une zone de vitesse et d'invention où l'imagination peut se permettre d'être plus libre que dans les productions prestigieuses.
Il faut pourtant éviter de réduire Dekker à la nostalgie amusée. Ce serait passer à côté de la finesse avec laquelle ses films saisissent la culture américaine. L'adolescence y apparaît comme âge de coalition fragile, de croyance partagée, de passage entre le jeu et la menace réelle. Le cinéma de monstres n'est pas seulement une décoration. Il sert à figurer la façon dont un groupe se forme, se teste, découvre sa propre loyauté. C'est particulièrement visible dans le cinéma américain, dont Dekker épouse l'énergie suburbainne tout en la déformant par l'invasion du bizarre.
Dans les années 1980, cette manière de faire était précieuse. Le genre traversait alors une phase d'extrême fécondité commerciale, mais aussi un risque de routine. Dekker a su prendre les codes au sérieux tout en les secouant de l'intérieur. Il n'était ni un cynique ni un gardien du temple. Il appartenait à cette génération qui pouvait digérer les classiques Universal, la science-fiction de drive-in, le teen movie et les effets gore modernes, puis les recomposer sans perdre le sens du jeu.
Son rapport aux monstres mérite enfin qu'on s'y arrête. Dans tant d'oeuvres contemporaines, les créatures servent à illustrer un sous-texte déjà décidé d'avance. Chez Dekker, elles restent d'abord des créatures, c'est-à-dire des formes de cinéma. Elles occupent l'espace, imposent des entrées, fabriquent du cadre, forcent les personnages à réagir. Cette matérialité fait toute la différence. Elle explique pourquoi ses films continuent de vivre bien au-delà de la simple affection culte. On ne les aime pas seulement parce qu'ils rappellent une époque. On les aime parce qu'ils fonctionnent encore, physiquement, comiquement, visuellement.
Fred Dekker appartient ainsi à une lignée de cinéastes pour qui le genre n'est pas une réserve de références, mais une syntaxe joyeuse et concrète. Son cinéma sait qu'on peut citer sans se dessécher, rire sans mépriser, faire peur sans sacrifier la fantaisie. Dans un catalogue comme CaSTV, il représente cette zone fondamentale où l'horreur retrouve son enfance sans devenir infantile. C'est un art de la vitesse, de la camaraderie, de l'invention pop, et aussi une leçon durable : les monstres sont toujours plus intéressants quand on les filme avec enthousiasme plutôt qu'avec condescendance.
