Eugenio Martín
Avec Pánico en el Transiberiano, connu ailleurs sous le titre Horror Express, Eugenio Martín réussit l'un des gestes les plus réjouissants du cinéma de genre européen : prendre un dispositif simple, presque pulp dans sa promesse, et le pousser jusqu'à une élégance fiévreuse où le fantastique, le gothique et l'aventure ferroviaire se renforcent mutuellement. Ce n'est pas rien. Beaucoup de séries B se contentent d'un bon point de départ. Martín, lui, sait quoi faire de l'espace, des visages et du tempo.
Le cinéma espagnol des Années 1960 et des Années 1970 a produit une quantité impressionnante d'objets hybrides, souvent nés de coproductions, de contraintes commerciales et d'un rapport inventif à la pénurie. Martín appartient pleinement à cette histoire, mais avec une qualité particulière : un sens du professionnalisme qui n'étouffe jamais le plaisir. Il sait cadrer l'action, distribuer l'information, ménager les apparitions, mais il garde aussi une liberté de ton qui fait respirer les films. Chez lui, la mise en scène n'est jamais un discours sur la mise en scène. C'est une pratique.
Cette pratique se voit dans sa manière d'habiter les genres. Qu'il aborde l'horreur gothique, le thriller, l'aventure ou le western européen, Martín ne cherche pas à déconstruire les codes de l'intérieur comme un moderniste appliqué. Il les comprend assez bien pour les activer avec précision. Son talent est moins celui du théoricien que celui de l'artisan supérieur, au sens noble du terme. Il sait qu'un bon film de genre repose sur des équilibres fragiles : trop de sérieux et il se fige, trop d'ironie et il se dissout. Il faut donc maintenir la tension sans mépriser la jubilation.
Horror Express reste le point d'entrée idéal parce qu'il condense tout cela. Le train y devient un théâtre parfait du huis clos mobile. Le monstre, la contamination, le savoir scientifique et le soupçon religieux s'y croisent avec une remarquable efficacité. Mais le film ne tient pas seulement par son concept. Il tient par la façon dont Martín traite les acteurs, le décor, la progression des révélations. Christopher Lee et Peter Cushing y trouvent un terrain de jeu à la mesure de leur présence, sans que le film se réduise à l'addition de deux icônes. Il y a de la rigueur derrière le plaisir visible.
On sous-estime souvent ce que le cinéma espagnol de cette période a dû inventer pour exister entre censure, marché international et production opportuniste. Martín fait partie de ceux qui ont répondu à ces contraintes par une intelligence concrète des formes. Ses films n'affichent pas toujours la signature flamboyante qu'aime la critique auteuriste, mais ils manifestent quelque chose de plus durable : une sûreté narrative, un goût de la situation juste, une capacité à tirer de bons effets d'une économie limitée. Dans le domaine du genre, cette qualité compte énormément.
Il y a aussi chez lui un rapport très sain au spectaculaire. Martín ne cherche pas l'inflation. Il sait qu'un couloir, une lumière bien posée, un temps d'arrêt avant la catastrophe peuvent suffire à produire une intensité forte. Cette économie le distingue de cinéastes plus tapageurs. Elle donne à ses films une tenue qui les rend revoyables. On y retourne non pour y retrouver un choc extrême, mais pour mesurer l'intelligence du dispositif. C'est une autre forme de fidélité cinéphile, moins bruyante, souvent plus solide.
Le cas d'Eugenio Martín rappelle enfin une évidence qu'il faut parfois redire : le cinéma de genre européen ne se résume pas à quelques grands noms transformés en monuments. Il tient aussi par des réalisateurs capables de faire très bien ce qui devait, sur le papier, n'être qu'efficace. Chez Martín, l'efficacité devient style, mais un style sans arrogance. Cela le rend précieux aujourd'hui, à une époque où beaucoup d'objets de genre se croient obligés de signaler leur intelligence à chaque plan.
Revoir ses films, c'est retrouver le plaisir d'un cinéma qui sait exactement ce qu'il promet et qui, mieux encore, sait comment tenir sa promesse. Pas en surlignant sa modernité, pas en demandant pardon pour ses conventions, mais en les travaillant avec assez de finesse pour qu'elles redeviennent vivantes. Eugenio Martín appartient à cette lignée discrète et essentielle de cinéastes qui prouvent qu'une main sûre peut faire bien plus qu'un grand manifeste.
Filmographie
