https://cabaneasang.tv/fr/director/emeric-pressburger/
Emeric Pressburger - director portrait

Emeric Pressburger

Avec A Matter of Life and Death puis The Red Shoes, Emeric Pressburger a prouvé qu'on pouvait écrire et coréaliser des films où l'idée la plus romanesque, la plus artificielle en apparence, devient le lieu d'une vérité émotionnelle presque insoutenable. C'est là toute sa grandeur. Pressburger ne s'est jamais contenté d'opposer le réalisme au conte, le monde concret à l'imaginaire. Il a compris que le cinéma pouvait les nouer de telle sorte que le merveilleux apparaisse comme la forme la plus précise du conflit intérieur, moral ou amoureux.

Parler de Pressburger, c'est évidemment parler du tandem des Archers avec Michael Powell. Mais il faut refuser la facilité qui consisterait à faire de l'un le visionnaire visuel et de l'autre le littéraire de service. L'écriture de Pressburger est trop profondément cinématographique pour se laisser rabattre sur une fonction de scénariste secondaire. Ses récits savent organiser des systèmes de couleurs, de seuils, de doubles mondes, de dilemmes moraux qui appellent une mise en scène en état d'exaltation permanente. Le cinéma britannique lui doit une part décisive de son versant le plus lyrique et le plus étrange.

Son origine hongroise compte, non comme note biographique exotique, mais comme source d'un cosmopolitisme fondamental. Pressburger apporte au Royaume-Uni une relation continentale au mélodrame, à l'allégorie et au fantastique qui enrichit profondément le classicisme anglais. Chez lui, la narration n'est jamais pure mécanique. Elle accepte l'hybridation des tons, la collision du trivial et du sublime, du militaire et du métaphysique, du spectacle et de la blessure intime. Cette mobilité fait la richesse des films des Archers, et explique leur résistance au temps.

Il faut aussi rappeler combien son oeuvre a pensé le désir comme puissance de destruction et de transfiguration. The Red Shoes reste l'une des méditations les plus féroces sur l'art, l'ambition et le sacrifice. Mais la force du film tient précisément à ce que rien n'y est réduit à une thèse. Pressburger écrit des personnages que des absolus contradictoires déchirent, et il leur donne la dignité d'une véritable tragédie moderne. L'art n'y sauve pas. Il exige. Il consume. Il promet une intensité qui rend toute vie ordinaire à la fois insuffisante et irremplaçable.

Même lorsque les films ne relèvent pas directement de l'horreur, Pressburger touche à quelque chose que le genre reconnaît immédiatement : le moment où une passion, un idéal ou une croyance ouvrent un autre monde dont il devient impossible de revenir indemne. En cela, son travail irrigue de façon souterraine le Fantastique et une large part du cinéma de possession émotionnelle. Il sait que les récits les plus puissants ne se contentent pas de raconter un conflit. Ils inventent le régime d'images capable de lui donner sa nécessité mythique.

La période des Années 1940 et des Années 1950 permet de mesurer l'audace de ce geste. Dans une industrie encore fortement structurée, Pressburger et Powell fabriquent des oeuvres qui n'obéissent qu'en apparence aux cadres du studio. En profondeur, elles travaillent l'excès, l'irréel, l'obsession et la stylisation colorée comme peu de films anglais de leur temps. Ce n'est pas un hasard si leur influence s'étend aujourd'hui bien au-delà du patrimoine. De Cannes à la cinéphilie mondiale, leur oeuvre continue de servir de boussole aux cinéastes qui refusent de choisir entre émotion populaire et invention formelle.

Emeric Pressburger demeure ainsi une figure essentielle parce qu'il a compris que le cinéma pouvait être somptueux sans être vide, littéraire sans être figé, symbolique sans cesser de battre à hauteur humaine. Il a donné au film britannique quelques-unes de ses plus grandes visions, mais surtout une méthode : croire qu'un récit peut aller jusqu'au bout de sa fable pour atteindre au plus juste la vérité des passions. Peu de cinéastes, même parmi les plus célébrés, ont tenu cette promesse avec une telle insolence. Pressburger, lui, l'a inscrite au coeur même de l'histoire du cinéma.

Suggérer une modification