Emerald Fennell
Avec Promising Young Woman, Emerald Fennell a immédiatement imposé une évidence difficile à admettre pour une partie de la critique : on peut faire un film moralement furieux et parfaitement manipulateur à la fois, et cette contradiction n'est pas un accident mais le coeur même du projet. Fennell travaille un cinéma de surface brillante, de couleurs sucrées, de signes pop parfaitement disposés, dont la douceur apparente sert à piéger le spectateur dans des systèmes de violence très anciens. Elle comprend que le pastel peut être plus venimeux que le noir.
Cette intelligence de la surface fait toute sa singularité. Beaucoup de cinéastes contemporains utilisent les codes publicitaires ou les objets de luxe pour signifier la vacuité, la corruption ou l'ironie. Fennell va plus loin. Elle transforme le décor raffiné en machine affective. Le spectateur est attiré, amusé, séduit, puis forcé de reconnaître ce que cette séduction recouvre ou produit. Dans Saltburn, ce travail devient encore plus visible : le désir de classe, le fantasme aristocratique et l'abjection intime sont pris dans le même mouvement de fascination toxique.
Il serait trop simple de réduire son cinéma à une esthétique de clip ou à une écriture de la provocation. Fennell sait très bien ce qu'elle fait avec les formes du mélodrame, du thriller et de la Horreur psychologique. Elle les utilise pour examiner des structures de domination que le langage social contemporain peine parfois à formuler sans tomber dans le slogan. La vengeance, chez elle, n'est jamais réparatrice. Le privilège n'est jamais seulement décoratif. Le désir lui-même apparaît comme un terrain contaminé par des récits de pouvoir, de possession et de performance.
Dans le contexte du Royaume-Uni, cette démarche a un relief particulier. Fennell travaille au plus près des mythologies de classe britanniques, de leur élégance cruelle, de leur capacité à se vendre comme style de vie tout en reproduisant des hiérarchies féroces. Saltburn le montre avec une jubilation presque obscène. Mais l'important est que le film ne se contente pas de moquer les riches. Il s'intéresse à la logique de désir qui les constitue comme objet. Il demande ce que l'on veut vraiment quand on veut entrer dans un monde qui vous humilie.
Cette question du désir distingue aussi sa manière d'aborder les rapports de genre. Promising Young Woman a suscité des lectures parfois simplificatrices, comme s'il s'agissait d'un manifeste univoque. Or Fennell est plus trouble que cela. Elle sait que la violence patriarcale s'accompagne de rituels de séduction, de connivence, de charme social qui rendent son exposition d'autant plus difficile. Son cinéma ne montre pas seulement l'agression. Il montre l'écosystème affectif et esthétique qui permet à cette agression de rester crédible, parfois même désirable.
Dans les Années 2020, où tant d'objets culturels confondent commentaire social et supériorité morale, Fennell prend un risque plus intéressant. Elle accepte la contamination. Ses films n'occupent pas un point de vue pur sur la vulgarité, le privilège ou le ressentiment. Ils plongent dedans, en adoptent les couleurs, les plaisirs et parfois la bêtise calculée. C'est ce qui les rend irritants pour certains, mais aussi vivants. Ils ne distribuent pas la vertu, ils montrent des mondes où la vertu arrive toujours trop tard ou sous une forme déjà compromise.
Qu'une telle cinéaste circule aussi bien à Sundance qu'au coeur de l'industrie anglophone est finalement logique. Emerald Fennell a compris quelque chose de très contemporain : la critique la plus féroce des imaginaires dominants passe parfois par leur stylisation la plus séduisante. À condition, bien sûr, de savoir où placer le poison. Et sur ce point, son cinéma a une sûreté rare. Il ne demande pas à être aimé proprement. Il préfère laisser un goût sucré, brillant, puis profondément mauvais dans la bouche. C'est une stratégie de mise en scène. C'est aussi une vision du monde.
