David Russo
Il faut commencer par The Immaculate Conception of Little Dizzle, ne serait-ce que pour constater à quel point David Russo préfère la dérive organique au récit bien élevé. Peu de cinéastes américains récents ont su manier avec autant de liberté un mélange de satire absurde, de science fiction sale, de body horror et de comédie du travail précaire. Russo ne cherche pas la pureté des genres. Il aime les alliages douteux, les idées qui paraissent d'abord trop bêtes pour tenir un film et qui finissent par révéler une vraie puissance visionnaire. Cette audace donne à son cinéma une place à part dans le cinéma des États-Unis.
Chez lui, le grotesque n'est jamais gratuit. Il fonctionne comme une méthode d'accès au réel. Les bureaux, les laboratoires, les circuits de productivité, les régimes alimentaires, les gadgets pseudo scientifiques: tout un imaginaire de la modernité managériale est poussé jusqu'à l'aberration, non pour faire joli, mais pour montrer que l'aberration était déjà là. Russo comprend très bien que le capitalisme contemporain produit spontanément des comportements et des environnements qui frôlent le fantastique. Il lui suffit d'accentuer légèrement le trait pour faire basculer le quotidien dans une étrangeté pleinement révélatrice.
Cette capacité à tirer le bizarre du banal rapproche son travail du body horror le plus intéressant. Le corps, chez Russo, n'est pas une entité stable que le monstre viendrait soudain violer. Il est d'emblée pris dans des régimes d'exploitation, de contrôle et de modification. Les mutations physiques, les sécrétions, les dysfonctionnements ou les poussées absurdes prolongent des violences déjà inscrites dans l'organisation du travail et dans l'idéologie de l'optimisation. C'est là que son cinéma devient plus qu'un exercice de style décalé. Il prend acte de la manière dont l'économie pénètre l'intimité biologique.
Russo possède également un sens très sûr de la texture. Ses films aiment les matières poisseuses, les surfaces douteuses, les objets qui semblent avoir été conçus par une équipe de design en plein cauchemar. Cette esthétique n'a rien de purement décorative. Elle installe un monde où tout paraît légèrement contaminé, depuis l'alimentation jusqu'à l'architecture des bureaux. Le spectateur ne sait jamais s'il doit rire, grimacer ou s'inquiéter, et c'est exactement l'état que le cinéaste cherche. Cette ambiguïté tonale est l'une de ses grandes forces.
On pourrait croire qu'un tel cinéma repose surtout sur l'idée initiale, sur le pitch bizarre. Ce serait ignorer la précision de sa mise en scène. Russo sait comment faire durer un malaise, comment interrompre un rythme comique par un détail répugnant, comment laisser une image trop longue pour que son absurdité devienne inquiétante. Il travaille le tempo comme d'autres travaillent le suspense. Le rire n'est jamais une sortie du film. Il devient le chemin le plus direct vers une forme d'inconfort.
Les quatre titres présents dans le catalogue CaSTV montrent très bien cette cohérence. On y retrouve un goût pour les récits obliques, pour les personnages légèrement décalés par rapport à leur environnement, pour les univers clos où une logique folle finit par apparaître comme la conséquence naturelle du système. Russo n'est pas un moraliste. Il n'écrit pas des fables démonstratives. Mais son imaginaire sait exactement ce qu'il doit à la vie salariale, aux promesses toxiques de l'innovation et au désarroi social des années 2000.
Il y a enfin, dans son travail, quelque chose de profondément anti respectable qui mérite d'être salué. Là où tant de cinéastes indépendants cherchent la légitimation par la gravité ou l'élégance, Russo accepte de salir son cinéma. Il accepte le mauvais goût, l'incongruité, la trivialité corporelle, tout ce que le bon sens critique demande généralement d'épurer. Cette liberté lui permet d'aller plus loin. Elle ouvre un espace où la satire retrouve son mordant parce qu'elle accepte de devenir elle-même un peu monstrueuse.
David Russo reste ainsi un auteur rare: un cinéaste pour qui l'horreur, la science fiction et la farce n'ont pas à se répartir le terrain mais à se contaminer jusqu'à produire un monde crédible dans sa folie même. Regarder ses films, c'est voir le quotidien américain perdre sa façade de normalité et révéler le délire qui l'alimente. Peu de diagnostics sont plus drôles. Peu sont plus inquiétants.
