David LaChapelle
Rize reste la meilleure porte d'entrée dans le cinéma de David LaChapelle, justement parce qu'il y suspend une partie de la flamboyance immédiatement associée à son nom pour rencontrer des corps, des rues et des pratiques qui débordent tout regard purement décoratif. LaChapelle vient de l'image-spectacle, de la photographie saturée, du clip comme explosion colorée, et son passage au film pouvait faire craindre une simple extension de marque. Or ce qui intéresse réellement son cinéma, quand il est au meilleur niveau, c'est le point où l'excès visuel rencontre une énergie sociale irréductible.
Cette rencontre est particulièrement forte dans la manière dont il filme la danse. Chez lui, le mouvement n'est pas une jolie performance à encadrer. C'est une réponse. Une façon de convertir la pression, la colère, la joie ou le besoin d'appartenance en forme visible. Dans Rize, la chorégraphie apparaît comme un langage urbain, un système de compétition et de survie, presque une cosmologie locale. LaChapelle comprend cela sans folkloriser. Il laisse au geste sa violence, son humour et sa dignité. C'est cette attention qui donne au film sa force.
On pourrait croire qu'un artiste aussi fortement identifié à une esthétique publicitaire ne saurait travailler que la surface. Ce serait une erreur. La surface, chez LaChapelle, est un lieu de conflit. Elle attire, elle choque, elle caricature, elle révèle aussi les fantasmes d'une culture du spectacle incapable de penser autrement qu'en images hypertrophiées. Cette lucidité traverse une grande partie de son œuvre. Elle le situe dans un rapport complexe au documentaire comme à la fiction, toujours aimanté par la question suivante: qu'est-ce qu'un corps peut encore faire quand tout l'espace visuel autour de lui exige déjà une performance.
Le contexte des États-Unis est essentiel à cette tension. LaChapelle est un cinéaste profondément américain dans son rapport à la célébrité, à l'iconographie religieuse recyclée, à l'érotisation permanente des images et à la spectacularisation du moindre affect. Mais il ne se contente pas d'y participer. Ses films et ses images mettent souvent ce régime sous haute tension, jusqu'à la saturation critique. Dans les Années 2000 et Années 2010, cette capacité à pousser l'image jusqu'au bord de l'indigestion a constitué sa véritable signature.
Il faut aussi parler de la spiritualité bizarre de son univers. Même dans le kitsch, même dans la surcharge, il y a souvent chez lui une quête d'élévation déformée, une envie de faire remonter sous le consumérisme visuel des restes de sacré, de transe ou d'extase. Ce mélange n'est pas toujours homogène, mais il est rarement neutre. Il fait de LaChapelle un créateur dont le goût du trop n'est pas seulement décoratif. C'est une méthode d'intensification du monde.
David LaChapelle mérite ainsi d'être pris au sérieux comme cinéaste des surfaces en combustion. Son travail ne demande pas qu'on l'excuse pour son excès. Il demande qu'on comprenne comment cet excès produit du sens, comment il révèle les structures du désir spectaculaire contemporain et comment, parfois, il laisse un corps, une danse ou une communauté faire irruption au milieu du décor jusqu'à le fissurer. Là se tient sa vraie valeur.
