Clive Barker
On entre chez Clive Barker par Hellraiser, et l'on comprend immédiatement que le cinéma d'horreur peut encore produire une métaphysique obscène. Peu de premiers longs métrages ont cette violence d'affirmation. Barker ne se contente pas de mettre en scène la douleur, le désir ou le monstrueux. Il les noue dans un même imaginaire où la chair devient le lieu d'une révélation spirituelle pervertie. C'est ce mélange de solennité noire et de sensualité punitive qui fait de lui un cinéaste à part. Son cinéma ne veut pas seulement effrayer. Il veut ouvrir une porte vers un au-delà où le plaisir et le supplice ont cessé d'être distinguables.
Le fait que Barker vienne d'Angleterre compte, mais ce qui frappe surtout, c'est la manière dont son œuvre filmique dialogue avec tout un héritage du gothique britannique tout en le faisant muter vers quelque chose de beaucoup plus charnel. Là où le gothique classique organisait la peur autour de la maison, du secret et de la lignée, Barker y injecte une obsession moderne pour le corps comme surface d'écriture, comme seuil de transformation. Hellraiser, puis Nightbreed et Lord of Illusions, ne racontent pas seulement des affrontements avec l'étrange. Ils recomposent une cosmologie où l'identité humaine n'a rien de stable ni de sacré.
Cette cosmologie le rapproche naturellement de l'horreur corporelle, mais Barker ne saurait être réduit à ce seul versant. Ce qui le singularise, c'est la portée mythopoétique de ses images. Chez lui, les monstres ne sont pas seulement des altérations de la matière. Ils sont les agents d'une autre loi, d'un autre régime du désir et de la connaissance. Pinhead et les Cénobites, par exemple, demeurent des figures si puissantes parce qu'ils conjuguent plusieurs traditions à la fois: le démon, le prêtre, le bourreau, le dandy sadien, l'icône pop. Barker sait fabriquer des créatures qui semblent exister au croisement de la théologie et du fétichisme.
Cette richesse ne l'empêche pas d'être un cinéaste très concret. Hellraiser frappe autant par son imagination que par sa matérialité: viscosité, plaies, chaînes, murs, peaux, outils, tout y paraît lourd, présent, presque tactile. Ce rapport à la sensation distingue Barker d'une bonne part du fantastique des années 1980, souvent partagé entre le spectacle adolescent et la sophistication ironique. Lui garde quelque chose de grave, même quand son goût du grotesque devient baroque. On sent qu'il croit profondément à la puissance de ses visions. Elles ne sont pas des clins d'œil, mais des articles de foi noire.
Nightbreed révèle un autre aspect décisif de son cinéma: la compassion pour les monstres, ou plus exactement la conviction que la monstruosité est une catégorie politique avant d'être une catégorie biologique. Midian n'est pas seulement un refuge de créatures étranges. C'est une contre-société, une réponse aux violences normatives du monde humain. Barker a toujours été sensible à cette inversion. Le vrai danger ne vient pas forcément de ce qui est difforme, excessif ou non conforme. Il vient souvent de l'ordre qui prétend définir la forme correcte du vivant. Cette intuition donne à son cinéma une dimension queer profonde, bien antérieure à sa récupération universitaire.
Avec Lord of Illusions, Barker déplace encore son univers vers le noir ésotérique, le spectacle de scène contaminé par l'occultisme, la Californie comme façade magique pourrie. Le film est peut-être plus désaccordé, mais il confirme sa fascination pour les mondes parallèles qui affleurent sous les décors les plus profanes. Chez lui, le surnaturel n'est jamais loin. Il attend derrière les surfaces, dans une boîte, un tunnel, un rideau, un rite. Cette logique du seuil revient constamment. Barker est un cinéaste des portes interdites.
Sa place dans CaSTV va donc bien au-delà du statut de nom culte. Clive Barker incarne un moment où l'horreur a su redevenir visionnaire sans perdre sa crudité populaire. Il a donné au genre des icônes, des images, des mondes, mais surtout une idée exigeante de ce que peut être le fantastique: un art de la révélation obscène, où le sacré, le sexuel et le monstrueux se rencontrent dans la même blessure lumineuse. Peu de cinéastes ont autant fait pour rappeler que l'horreur n'est pas seulement un territoire de peur. C'est aussi un territoire de désir, et parfois de vérité.
