Charles Crichton
Il suffit de revoir The Lavender Hill Mob pour sentir immédiatement ce que Charles Crichton apporte à la grande mécanique Ealing : une précision rythmique qui transforme la moindre petite ambition criminelle en ballet de panique et d'élégance. Crichton est souvent placé dans l'histoire de la comédie britannique classique, et c'est juste, mais le mot "comédie" ne suffit pas. Il faut y ajouter l'idée de construction. Ses films tiennent par la charpente, par la manière dont une situation apparemment modeste se complique sans perdre sa netteté.
Formé au montage avant de passer à la réalisation, Crichton appartient à cette génération du cinéma britannique pour qui la maîtrise du tempo relevait d'une éthique professionnelle. Chez lui, chaque coupe paraît pensée en fonction d'un déplacement de point de vue, d'un gag qui doit tomber avec exactitude, d'une tension qui ne doit pas s'émousser. Cette discipline ne produit jamais de rigidité. Au contraire, elle donne aux films une souplesse remarquable. Les récits avancent avec aisance, les personnages ont de la place, et la scène paraît toujours un peu plus vive qu'on ne l'attend.
Hue and Cry et The Titfield Thunderbolt montrent bien ce talent pour les communautés en mouvement. Crichton excelle à filmer des groupes, des voisinages, des entreprises collectives qui se heurtent à l'absurde du quotidien anglais. Son humour ne repose pas seulement sur les répliques. Il vient de l'organisation d'ensemble, des rythmes, des frictions entre ordre social et désir de débordement. À ce titre, il touche parfois au film policier autant qu'à la comédie. Le crime, chez lui, est une façon d'activer les forces cachées d'un monde trop bien rangé.
Le sommet reste sans doute The Lavender Hill Mob, où l'avidité minuscule d'un employé terne devient moteur d'un casse à la fois méticuleux et follement fragile. Alec Guinness y trouve un terrain idéal, mais la réussite du film tient aussi à la mise en scène de Crichton, capable d'accorder l'extravagance de l'idée à une observation très concrète des procédures. Ce mélange d'ordinaire administratif et de folie discrète constitue l'une des grandes inventions d'Ealing. Le crime n'est pas filmé comme exception flamboyante. Il pousse dans les plis mêmes de la respectabilité.
Crichton savait aussi moduler son ton. Dans Dead of Night, auquel il participe pour un segment mémorable, on mesure qu'il n'est pas étranger à une certaine inquiétude britannique, faite de contrôle apparent et de fissure mentale. Cela éclaire rétrospectivement ses comédies. Elles ne sont jamais totalement inoffensives. Elles savent que sous les routines du Royaume-Uni d'après-guerre circulent la frustration, la cupidité, l'obsession et le désir de dérèglement. Son cinéma les traite avec légèreté, mais pas avec aveuglement.
Cette intelligence du dérèglement maîtrisé explique sans doute la longévité de son œuvre. Crichton ne force jamais l'excentricité nationale jusqu'à la caricature touristique. Il préfère les détails de comportement, les procédures absurdes, les hiérarchies dont il suffit de décaler un maillon pour que tout vacille. C'est une manière très fine d'approcher la société britannique. L'humour y devient un outil critique discret, d'autant plus efficace qu'il reste attaché au plaisir du récit.
Quand il revient beaucoup plus tard avec A Fish Called Wanda, Crichton prouve qu'il n'a rien perdu de cette science du rythme. Le contexte industriel a changé, l'humour s'est déplacé, mais le film repose encore sur la capacité à distribuer précisément les forces comiques, à faire monter le chaos sans confusion. On y retrouve la même croyance dans la mécanique de scène, la même confiance dans l'intelligence du spectateur, la même façon de faire du crime un révélateur de tempéraments.
Revoir Charles Crichton aujourd'hui, c'est redécouvrir un maître du calibrage comique qui ne séparait jamais légèreté et rigueur. Dans l'histoire des années 1950 britanniques comme dans celle de la comédie de casse, son nom mérite une place centrale. Son cinéma rappelle qu'un ton gracieux n'exclut ni la précision ni la noirceur légère. Il faut parfois un grand artisan pour montrer à quel point l'élégance peut être subversive.
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