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Carin Goeijers - director portrait

Carin Goeijers

Il faut aborder Carin Goeijers par le lien très particulier qu'elle noue entre image animée, installation et cinéma, c'est-à-dire par une pratique où le mouvement ne sert pas seulement à raconter, mais à transformer notre rapport aux objets, aux surfaces et aux traces. Chez elle, le cadre peut ressembler à une chambre de mémoire autant qu'à une scène. Le temps n'y coule pas de manière transparente. Il se dépose, revient, résiste. Cette qualité donne à son travail une intensité presque spectrale, même lorsqu'il ne relève pas directement du fantastique.

Goeijers appartient à une zone du Animation et du cinéma expérimental européen où les frontières entre art contemporain et récit filmique restent volontairement poreuses. Ce qui l'intéresse n'est pas la virtuosité technique pour elle-même. C'est la possibilité de faire sentir qu'une image conserve quelque chose, qu'elle transporte des restes de gestes, des inscriptions affectives, des couches de perception que le regard ordinaire laisse filer. Son travail avance ainsi moins par narration classique que par composition d'états.

Dans le contexte des Pays-Bas et plus largement de l'Europe des écoles d'art, cette position n'a rien d'anecdotique. Goeijers s'inscrit dans une tradition où le cinéma peut encore être pensé comme une pratique plastique à part entière, ouverte aux matières, aux dispositifs d'exposition, aux usages non narratifs de la durée. Mais là où certains travaux se contentent d'un maniérisme élégant, elle paraît chercher une véritable densité émotionnelle. L'abstraction n'est jamais purement décorative. Elle reste reliée à une expérience du souvenir, de l'absence, de la présence troublée des choses.

Cela explique pourquoi son œuvre peut parler si nettement à un catalogue sensible à la hantise. Même hors du Horreur strict, il y a chez Goeijers une manière de filmer qui fait sentir la survivance des formes, la vie secrète des objets, l'épaisseur mémorielle des espaces. Le revenant n'a pas besoin de prendre figure humaine. Il peut résider dans une texture, dans un mouvement répété, dans un montage qui donne l'impression que le passé se redéploie sous une autre consistance.

Dans les Années 2010 et Années 2020, alors que l'image numérique tend souvent vers la fluidité pure et l'oubli de sa propre matérialité, cette insistance sur la trace devient précieuse. Goeijers semble rappeler que voir, c'est toujours rencontrer des survivances. Même la netteté la plus contemporaine peut être traversée par des couches plus anciennes de sensation. Son cinéma, ou plus largement son travail d'image en mouvement, agit à cet endroit : il ralentit suffisamment notre regard pour que ces couches redeviennent perceptibles.

Il faut aussi noter la place du son, souvent décisive dans ce type de pratique. Chez Goeijers, l'espace sonore n'accompagne pas simplement l'image. Il l'épaisseur, la déplace, parfois la contredit. Ce jeu contribue à la sensation d'entre deux qui caractérise son univers. On n'est ni dans l'installation pure, ni dans le film narratif traditionnel. On habite une forme intermédiaire, propice à l'apparition de sensations plus flottantes et plus insistantes.

Ce qui fait la valeur de cette démarche, c'est précisément son refus de l'évidence. Carin Goeijers ne livre pas des images immédiatement consommables. Elle construit des expériences de perception où le spectateur doit accepter de se déplacer, de douter, de recomposer lui-même une partie du sens. Cette exigence n'a rien de gratuit. Elle correspond à un monde où les images sont partout mais où peu d'entre elles savent encore porter du temps.

Carin Goeijers apparaît ainsi comme une artiste cinéaste de la survivance visuelle. Son travail ne raconte pas toujours des histoires au sens fort, mais il sait faire apparaître ce que beaucoup de récits ratent : la manière dont les lieux, les objets et les gestes continuent de nous regarder longtemps après leur disparition apparente.

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