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Brian De Palma - director portrait

Brian De Palma

Carrie, Sisters, Dressed to Kill : chez Brian De Palma, le cinéma commence souvent par une question de regard et se termine en scène de massacre, de révélation ou de dédoublement. Peu d'auteurs américains auront à ce point compris que l'Horreur n'est pas seulement une affaire de peur, mais un art de l'observation pervertie. Voir trop, voir mal, voir de biais, voir à travers une vitre, un objectif, une fente, un split screen : chez De Palma, le regard n'est jamais innocent. Il est déjà pris dans une mécanique de désir, de contrôle et de punition.

On a beaucoup parlé de ses liens avec Hitchcock, parfois avec paresse, comme s'il suffisait d'énumérer les motifs du voyeurisme pour épuiser le sujet. C'est oublier ce qui rend De Palma si immédiatement identifiable. Là où Hitchcock organisait souvent la culpabilité dans une architecture classique, De Palma pousse l'image vers quelque chose de plus hystérique, de plus opératique, de plus cruel aussi. Ses films adorent les dispositifs, mais ils ne les respectent jamais tout à fait. Ils les font dérailler. Le suspense devient extase formelle, puis soudain panique morale. Cette oscillation est sa signature.

Il appartient évidemment à l'histoire du cinéma américain des Années 1970, des Années 1980 et au-delà, mais il ne se laisse pas réduire à un simple représentant du Nouvel Hollywood. Son rapport à la modernité médiatique est trop aigu pour cela. De Palma filme un monde saturé d'images avant même que cette saturation ne devienne notre banalité quotidienne. Surveillance, reproduction, montage interne, circulation des signes, pornographie implicite du fait divers : tout cela travaille son œuvre de l'intérieur. La violence n'y est jamais purement physique. Elle est liée à la manière dont les images fabriquent de la vérité et du mensonge.

Dans Carrie, par exemple, le fantastique adolescent devient tragédie de l'humiliation publique. Le pouvoir télékinésique n'est pas un simple gadget surnaturel. Il est la forme convulsive prise par des années de répression, de honte, de cruauté sociale et religieuse. Le film tient justement parce que De Palma n'oppose pas psychologie et spectacle. Il fait du spectacle la conséquence d'une pression psychique et sociale devenue insoutenable. C'est une grande leçon de cinéma de genre. L'effet n'est pas un ajout. Il est l'explosion visible d'un système invisible.

Cette logique traverse aussi ses thrillers les plus vénéneux. Dressed to Kill ou Body Double comprennent que l'érotisme, au cinéma, n'est jamais séparé d'une certaine terreur du regard. Chez De Palma, désirer, c'est déjà s'exposer à la mise en scène d'autrui. Le personnage croit observer, mais il est souvent observé par une structure plus vaste, plus froide, plus ironique que lui. C'est pourquoi ses films restent si modernes. Ils ne parlent pas seulement d'individus pervers. Ils parlent d'un monde où la perception elle-même est piégée.

Sa mise en scène est célèbre pour ses prouesses, et à juste titre. Travellings serpentins, compositions sophistiquées, ralentis, diagonales agressives, éclats de couleur, partitions spatiales : tout chez lui semble vouloir rappeler que le cinéma est une machine de précision. Mais ce formalisme n'a rien d'abstrait. Il sert à pousser les affects jusqu'au bord de la rupture. On sort d'un grand De Palma avec la sensation d'avoir assisté à une expérience sensorielle complète, presque excessive, où le style ne protège jamais du sordide. Au contraire, il lui donne son éclat le plus inquiétant.

Il faut aussi insister sur la dimension profondément catholique et profondément américaine de son œuvre, même lorsqu'elle semble jouer dans le pur registre du divertissement. Culpabilité, punition, spectacle de la faute, fascination pour la chute : ses films n'arrêtent pas de rejouer ces motifs, mais en les filtrant par les industries culturelles, la sexualité moderne et la paranoïa technologique. C'est ce qui lui permet de relier si fortement Thriller et Horreur. Chez lui, le meurtre n'est jamais seulement un événement. C'est un moment de vérité obscène sur le fonctionnement du regard social.

Pour CaSTV, De Palma est donc plus qu'un grand nom canonique. Il est un point de passage essentiel entre le cinéma classique du suspense, le choc moderne du gore, l'érotisme trouble et la critique des images. Sa filmographie rappelle qu'un auteur peut être à la fois virtuose et sale, conceptuel et fiévreux, ludique et désespéré. Peu de cinéastes ont su montrer avec autant d'évidence qu'au cinéma, regarder est déjà une manière de participer au crime.

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