Bob Clark
Pour Bob Clark, tout commence vraiment avec Deathdream et Black Christmas. Le reste de la carrière existe, bien sûr, parfois avec un succès commercial énorme, mais si l'on veut comprendre pourquoi son nom compte sur CaSTV, il faut revenir à ces années où il a su capter l'angoisse américaine et canadienne sous une forme à la fois sèche, malade et très moderne. Chez lui, l'horreur n'est pas un supplément de style. C'est une manière de sentir qu'une maison, une famille ou un pays ne tiennent déjà plus très bien debout.
Clark a cette trajectoire étrange que le cinéma de genre produit parfois: un cinéaste capable de signer plusieurs films d'horreur déterminants avant de devenir, pour une autre partie du public, un homme de comédie populaire. Cette bifurcation rend la lecture de l'œuvre plus intéressante, pas moins. Elle oblige à distinguer le métier du ton, et à voir comment un réalisateur peut passer d'un registre à l'autre tout en gardant une compréhension aiguë du rythme, de l'espace et de la vulnérabilité des personnages. Dans son meilleur versant, Bob Clark travaille au point de jonction entre le cinéma canadien et l'horreur américaine.
Children Shouldn't Play with Dead Things appartient encore au moment brouillon, artisanal, volontiers agressif du début des années 1970. Le film n'a pas la perfection glacée des grands titres qui suivront, mais il expose déjà des traits essentiels: le goût des groupes qui se décomposent sous pression, une cruauté plus amère qu'héroïque, et une vraie compréhension du grotesque. Clark sait que l'horreur n'est pas seulement affaire de menace extérieure. Elle surgit aussi dans la lâcheté, l'arrogance et la bêtise de ceux qui croient maîtriser la situation. Cette intelligence du comportement collectif va devenir décisive.
Puis vient Deathdream, l'un des grands films maudits du cinéma des années 1970. En apparence, le point de départ relève du conte macabre: un fils supposé mort à la guerre revient au foyer. Mais Clark, avec l'appui du scénario d'Alan Ormsby, fait bien plus qu'un simple récit de revenant. Il transforme le traumatisme du Vietnam en pourriture intime, en contamination familiale, en corps impossible à réintégrer. Le film touche autant au zombie qu'au body horror, tout en gardant une douleur politique très nette. Le monstre n'est pas seulement un cadavre ambulant. C'est le retour empoisonné de la guerre dans le salon américain.
Si Deathdream est son film le plus tristement malade, Black Christmas est peut-être le plus parfait. Clark y comprend avant beaucoup d'autres que le slasher n'a pas besoin d'une mythologie compliquée pour fonctionner. Une maison, un téléphone, des voix obscènes, un intérieur étudiant devenu terrain de siège, et la peur s'installe avec une rigueur remarquable. Ce qui rend le film encore si vif, c'est sa sécheresse. Pas de psychologie inutile, pas de grand discours explicatif, presque rien qui soulage. La caméra épouse l'espace de manière suffisamment précise pour que chaque étage, chaque escalier et chaque chambre prennent une densité menaçante.
Le film est aussi plus pervers qu'on ne le résume souvent. La violence y est liée aux tensions de genre, à la vie étudiante, au contrôle masculin, à l'idée même d'un foyer supposé protecteur. Clark saisit très bien qu'une maison de jeunes femmes peut devenir un décor gothique sans perdre sa banalité quotidienne. C'est cette collision entre ordinaire et cauchemar qui fait la modernité de Black Christmas. Il ouvre une voie que beaucoup suivront, de Halloween jusqu'aux variations contemporaines sur l'espace domestique assiégé. La différence, c'est que Clark ne mythologise pas sa menace. Il la laisse sale, absurde, presque sans visage.
Ce rapport à l'espace et au groupe ne disparaît pas quand Clark s'éloigne du pur horror. Même dans ses œuvres plus comiques, on sent un metteur en scène qui comprend très bien comment disposer les corps, faire monter un inconfort, ou laisser un décor travailler pour lui. Mais il serait absurde de lire toute sa carrière sur le même plan. Ce qui justifie sa présence ici, ce sont d'abord ces films où il a touché à quelque chose de durable dans l'horreur psychologique, le slasher et le cinéma de contamination morale.
Le fait qu'il ait circulé entre le Canada et les États-Unis n'est pas secondaire. Bob Clark appartient à cette zone de coproduction et d'échange où le genre nord-américain des années 1970 et 1980 se redéfinit sans cesse. Le Canada fournit des décors, des équipes, une certaine rugosité de ton; les États-Unis apportent leur imaginaire suburbain, leur violence culturelle, leur marché. Dans cet entre-deux, Clark a trouvé un terrain idéal pour fabriquer des films à la fois intimes et très lisibles.
Il faut enfin rappeler que sa réputation repose sur un contraste qui continue à fasciner. Peu de réalisateurs peuvent revendiquer d'un côté Black Christmas, œuvre fondatrice du slasher, et de l'autre des succès comiques qui ont complètement déplacé leur image publique. Ce décalage ne doit pas brouiller la hiérarchie. Pour CaSTV, l'essentiel est net: Bob Clark a signé l'un des films de revenant les plus amers de son époque, puis l'un des grands films de maison assiégée du cinéma nord-américain. Ce doublé suffit à l'installer durablement.
Bob Clark reste donc un nom crucial si l'on veut comprendre comment les années 1970 ont préparé le terrain du slasher moderne tout en gardant ouverte la blessure politique du zombie. Entre le Canada, les États-Unis et une idée très sèche de l'effroi domestique, sa filmographie rappelle qu'un grand artisan de genre peut laisser deux ou trois films qui valent à eux seuls une place durable dans la mémoire horror.
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