Bo Arne Vibenius
On entre chez Bo Arne Vibenius par la brutalité sèche de Thriller: A Cruel Picture, et l'on comprend aussitôt qu'il ne s'agit pas d'un cinéaste de la suggestion élégante. Vibenius vient du cinéma d'exploitation, mais il y apporte une rigueur glaciale, presque clinique, qui empêche ses films de se réduire à leur réputation sulfureuse. Dans la Suède des années 1970, cette combinaison a quelque chose de singulier : un goût du choc, oui, mais administré avec une méthode visuelle qui transforme la vengeance en rituel de fixation. Son cinéma regarde la violence moins comme une décharge que comme une structure. C'est pourquoi il continue de déranger.
Ce qui frappe immédiatement, c'est la manière dont Vibenius travaille le temps. Il ralentit, il isole, il répète, non pour styliser la douleur à la manière décorative, mais pour forcer le spectateur à mesurer sa durée. Beaucoup de films d'exploitation veulent l'impact. Lui veut l'obsession. Une image ne suffit pas, il faut qu'elle revienne, qu'elle s'imprime, qu'elle devienne impossible à absorber proprement. Cette logique donne à ses œuvres un caractère presque abstrait par moments, comme si la narration elle-même s'effaçait devant un programme de fixation sur la cruauté et la revanche.
Cette abstraction n'annule pas le contexte social. Au contraire, elle le durcit. Chez Vibenius, les rapports de pouvoir entre les sexes, les économies du corps, les circuits de domination ne sont jamais des arrière plans vaguement provocateurs. Ils constituent le moteur du récit. Le rape and revenge y prend une forme particulièrement inconfortable, parce que la vengeance n'arrive pas comme réparation morale claire. Elle reste contaminée par le régime de violence qui l'a produite. Le spectateur n'est donc pas invité à la jouissance pure du retournement. Il reste pris dans une machine froide, méthodique, où la justice elle-même semble déjà corrompue.
Il faut aussi parler de la place de Vibenius dans l'histoire du cinéma suédois. Il représente une autre Suède que celle de la respectabilité auteuriste ou du drame social prestigieux. Une Suède plus sale, plus nerveuse, plus directement branchée sur les circulations internationales du cinéma de genre. Son travail rappelle que les cultures nationales ne se résument jamais à leurs exportations nobles. Elles ont aussi leurs zones d'exploitation, leurs circuits parallèles, leurs objets mal famés qui disent souvent quelque chose de plus cru sur les fantasmes d'une époque.
Cette crudité explique pourquoi son influence a dépassé son cadre d'origine. Vibenius a nourri tout un imaginaire de la vengeance féminine et de la violence stylisée, jusque dans des cinéastes beaucoup plus installés. Mais ce qui demeure chez lui n'est pas seulement une banque de motifs repris ailleurs. C'est une qualité de tension. Le film avance comme s'il avait déjà accepté que le monde fût irrémédiablement abîmé. Il ne promet pas de restauration symbolique. Il ne cherche pas à réconforter. C'est cette dureté qui fait sa valeur et sa limite, deux choses souvent indissociables dans le grand cinéma d'exploitation.
On pourrait lui reprocher une fascination ambiguë pour ce qu'il montre, et le reproche n'est pas sans fondement. Pourtant, cette ambiguïté fait partie de l'objet. Vibenius n'est pas un moraliste déguisé en provocateur. Il appartient à une zone plus trouble où le cinéma teste les seuils de visibilité, de sensation et de tolérance du spectateur. L'important est alors de voir comment la mise en scène organise cette épreuve. Chez lui, rien n'est relâché. Chaque effet semble pensé pour fixer une image de domination et la retourner jusqu'à l'insoutenable.
Dans un catalogue comme CaSTV, Bo Arne Vibenius compte parce qu'il rappelle une vérité parfois oubliée : l'horreur et l'exploitation ont aussi produit des formes d'une dureté presque conceptuelle. Son cinéma n'est pas aimable, pas conciliant, pas fait pour réconcilier qui que ce soit avec la violence qu'il représente. Il avance à découvert, dans une zone de friction où le style devient une arme contondante. C'est peu dire qu'il laisse une trace. Il laisse plutôt une cicatrice visuelle, ce qui est encore autre chose.
