Billy Wilder
Chez Billy Wilder, le poison arrive avec le sourire. Il suffit de revoir Sunset Boulevard pour comprendre à quel point son cinéma sait rendre un décor familier profondément malsain. Un cadavre flotte dans une piscine, la voix du mort prend le contrôle du récit, et Hollywood apparaît comme une machine nécrosée peuplée de revenants narcissiques. Si l'on part de là plutôt que des résumés patrimoniaux, Wilder redevient immédiatement utile pour CaSTV: un cinéaste qui n'a pas fait de l'horreur au sens strict, mais qui a constamment travaillé la cruauté, la putréfaction morale et le grotesque des systèmes sociaux.
Le premier cadre reste les États-Unis, même si Wilder porte en lui une autre histoire, celle de l'Europe centrale, de l'exil et d'une ironie formée avant Hollywood. Cette double appartenance compte. Elle explique sans doute pourquoi son regard sur l'Amérique est si précis et si venimeux. Wilder adore la vitesse du dialogue, la mécanique du scénario, la surface brillante des genres populaires, mais il sait aussi très bien déshabiller une institution jusqu'à l'os. Le journalisme, le mariage, le star-system, l'entreprise, le tribunal moral de l'opinion, tout peut devenir chez lui une petite chambre de torture.
Dans Double Indemnity, il touche déjà à quelque chose de très proche du thriller moderne, comme territoire de corruption généralisée. L'assurance, la séduction, le meurtre et la confession y circulent avec une pureté de mécanisme qui a fait école, mais ce qui frappe aujourd'hui, c'est la sensation de fatalité presque organique. Les personnages entrent dans leur propre piège comme s'ils étaient aimantés par lui. Le désir n'ouvre rien. Il mène vers l'effacement, vers le mensonge, vers une forme de damnation sèche. Ce rapport au destin moral n'est jamais très loin de l'horreur adulte.
Sunset Boulevard pousse plus loin encore la logique de décomposition. Norma Desmond n'est pas un monstre au sens classique, mais le film la traite comme une créature née d'un système qui refuse de mourir. La maison est une crypte, les souvenirs du muet y flottent comme des poussières toxiques, et Joe Gillis devient peu à peu le prisonnier consentant d'un mausolée glamour. Wilder filme le vieillissement, le narcissisme et l'illusion comme des forces de possession. Le film appartient naturellement au voisinage de l'horreur psychologique et même du gothic horror hollywoodien, débarrassé du surnaturel mais pas de ses couloirs hantés.
On pourrait en dire autant d'Ace in the Hole, qui reste l'un des films les plus féroces jamais tournés sur les médias américains. Là encore, Wilder ne filme pas une institution dysfonctionnelle de manière abstraite. Il la filme comme une machine qui dévore les corps réels pour nourrir le spectacle. Le site du drame devient une foire, la foule se rassemble, le journalisme se transforme en opération de prédation. Cette horreur-là est sociale, publique, obscène. Elle annonce beaucoup de cauchemars américains ultérieurs, de la télévision cannibale aux récits où la communauté entière devient complice d'une violence parfaitement visible.
Même ses comédies gardent souvent une morsure inquiétante. The Apartment est un film tendre, oui, mais aussi un grand film sur l'exploitation, l'humiliation et la manière dont les structures professionnelles colonisent l'intime. Wilder comprend que le rire n'annule pas la noirceur. Il l'accentue parfois. Plus le ton paraît léger, plus la vérité du système devient cruelle. C'est une donnée essentielle pour le lire correctement: la comédie chez lui n'est pas l'opposé du malaise, mais une méthode pour le faire circuler plus vite.
Relier sa filmographie à les années 1940, les années 1950 et les années 1960 permet aussi de voir comment Wilder accompagne la transformation de l'Amérique sans perdre son acide. Le noir d'après-guerre, la folie du prestige hollywoodien, la montée du cynisme médiatique, puis les fractures plus ouvertes des années 1960, tout cela traverse ses films. Il change d'enveloppe générique, mais conserve le même instinct: trouver l'endroit où la société ment sur elle-même, puis y planter la caméra.
Sa place dans l'histoire des festivals n'est pas au centre de sa légende comme pour certains auteurs européens, mais cela n'empêche pas de le relier à des circuits critiques où l'on relit sans cesse la modernité américaine, de Cannes à Venise. Wilder reste l'un des grands noms que l'on revoit à la lumière de préoccupations plus sombres qu'autrefois: violence des rapports de pouvoir, exploitation des femmes, sadisme des médias, désir de contrôle, usure des illusions collectives. C'est aussi pour cela qu'il continue à parler si directement.
Ce qui distingue Wilder, au fond, c'est sa précision entomologiste. Il observe les comportements comme un moraliste sans innocence. Personne n'est totalement pur, mais personne n'est résumé à une pure thèse non plus. Les films respirent, plaisantent, avancent vite, puis laissent remonter une vérité beaucoup plus sale. Un salon devient un piège, un bureau devient un marché, un studio devient un tombeau. Dans ce déplacement très concret des espaces, il y a une intelligence du malaise qui n'a rien perdu.
Billy Wilder mérite donc sa place à proximité de l'horreur psychologique, du thriller, du gothique hollywoodien et de l'Amérique. Son cinéma rappelle qu'un grand auteur de studio peut fabriquer de l'effroi sans vampire ni tueur, simplement en montrant ce qu'une société brillante cache derrière ses rideaux impeccables: des corps remplaçables, des désirs empoisonnés, des institutions qui se nourrissent très bien de la ruine des vivants.
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