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Betty Kaplan

Avec Doña Bárbara, Betty Kaplan s'est attaquée à l'une des grandes figures féminines et mythiques de la littérature latino-américaine, et ce geste suffit à définir une partie de son projet. Son cinéma s'intéresse aux femmes prises dans des structures de domination, mais il refuse d'en faire des emblèmes dociles. Il leur laisse leur puissance, leur ambiguïté, parfois leur dureté. Chez Kaplan, le féminin n'est ni sanctifié ni simplifié. Il est traversé par l'histoire, la sexualité, le pouvoir et la violence du monde social.

Née en Allemagne et active dans des espaces culturels latino-américains et nord-américains, Kaplan porte en elle une circulation qui compte. Elle filme depuis des frontières, des déplacements, des zones de traduction. Cela donne à son œuvre une tonalité particulière. Elle ne cherche pas à stabiliser une identité unique. Elle travaille plutôt les tensions entre héritage, adaptation, exil et appartenance. Dans le champ du cinéma allemand au sens biographique, et dans son dialogue avec les cultures hispanophones, cette mobilité fait partie intégrante de sa singularité.

Le rapport à l'adaptation est central chez elle. S'emparer d'un monument comme Doña Bárbara implique d'affronter tout un imaginaire du territoire, de la sauvagerie, de la féminité menaçante et de l'ordre patriarcal. Kaplan ne traite pas ce matériau comme une relique scolaire. Elle lui rend son énergie conflictuelle. Le paysage, le désir, la hiérarchie des sexes, la lutte pour la terre et pour l'autorité deviennent les éléments d'un cinéma où le mélodrame n'est jamais loin, mais où le mélodrame garde toute sa portée politique.

Dans les années 1990 et au-delà, alors que de nombreuses adaptations littéraires oscillaient entre prestige culturel et neutralisation télévisuelle, Betty Kaplan a montré qu'un récit canonique pouvait encore servir à poser des questions vives. Comment une femme devient-elle figure de menace dans un ordre masculin ? Que recouvre exactement l'opposition entre civilisation et barbarie ? Quelles violences sont effacées quand un récit national prétend rétablir l'ordre ? Ces questions traversent son travail sans le transformer en dissertation illustrée.

Son cinéma touche souvent au drame historique et au mélodrame, mais il faut insister sur l'énergie concrète de ses mises en scène. Kaplan comprend que les passions n'ont d'intérêt que si elles sont ancrées dans des structures matérielles : propriété, classe, territoire, sexualité, réputation. C'est ce lien entre affect et ordre social qui donne du poids à ses films. On n'y voit pas des sentiments flotter hors sol. On voit des rapports de force devenir désir, ou l'inverse.

La place du paysage mérite également qu'on s'y arrête. Chez Betty Kaplan, la nature n'est pas un fond pittoresque. Elle est chargée d'une puissance symbolique et politique. Elle peut être espace de domination, de fuite, de confrontation, de légende. Le territoire filmé agit sur les corps et sur les imaginaires. Cette conscience spatiale rapproche parfois son travail de certaines traditions latino-américaines du récit tellurique, sans qu'elle perde pour autant le sens classique de la narration.

Il faut aussi noter sa fidélité à des figures féminines qui débordent les cadres dans lesquels les sociétés veulent les contenir. Ce débordement peut susciter fascination, peur, désir de punition. Kaplan le filme avec sérieux. Elle sait que le cinéma a souvent participé à discipliner les femmes en les transformant en fantasmes contrôlables. Son œuvre, elle, maintient l'inconfort. Elle laisse ses héroïnes résister à la réduction.

Betty Kaplan demeure ainsi une cinéaste importante pour qui s'intéresse aux croisements entre adaptation, histoire des genres et politique des représentations. Son travail montre qu'un récit apparemment classique peut encore brûler si la mise en scène sait retrouver ce qu'il contient de conflit réel. Chez elle, le cinéma n'adoucit pas la légende. Il la rouvre, et c'est précisément là qu'il redevient vivant.

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