Berardo Carboni
Avec You Die - Get the App, Berardo Carboni aborde d'emblée un territoire très contemporain : celui d'une horreur qui passe par l'interface, le jeu, l'illusion d'une maîtrise numérique immédiatement retournée contre celui qui croit la posséder. Ce point de départ pourrait n'être qu'un argument opportuniste. Carboni en tire mieux qu'un gimmick. Il l'utilise pour examiner une fragilité moderne très simple : nous vivons entourés d'outils censés prolonger notre liberté, et ces outils savent aussi nous isoler, nous exciter, nous piéger. Dans le cinéma de genre italien des Années 2010 et des Années 2020, cette manière d'articuler technologie et panique intime mérite attention.
Carboni ne travaille pas comme un nostalgique du grand âge du gore italien, ni comme un imitateur docile des standards globaux. Ce qui l'intéresse semble être le croisement entre dispositif narratif lisible et malaise progressif. Le décor contemporain n'est jamais là pour flatter une surface branchée. Il devient un environnement de vulnérabilité. L'écran, le réseau, l'objet connecté déplacent la vieille logique de la malédiction vers des gestes quotidiens. Cette traduction donne à son cinéma une efficacité particulière, parce qu'elle évite le folklore numérique souvent ridicule du genre récent. Chez lui, la technique n'est pas une décoration futuriste. C'est déjà une manière d'habiter le monde, donc déjà une manière d'y être menacé.
Cette attention aux conditions ordinaires de la peur rapproche son travail du thriller psychologique autant que du cinéma d'horreur. Les récits n'ont pas besoin d'installer un univers baroque pour fonctionner. Ils partent d'une règle claire, parfois même presque ludique, puis regardent comment cette règle contamine l'esprit des personnages. Carboni sait qu'un bon dispositif de genre ne vaut pas seulement pour ce qu'il promet comme effets, mais pour ce qu'il révèle des comportements. Qui nie le danger, qui s'y abandonne, qui tente de le rationaliser, qui confond contrôle et compulsion : ce sont là des questions morales autant que narratives.
Visuellement, son cinéma privilégie souvent une netteté trompeuse. Les images paraissent accessibles, immédiatement lisibles, comme si tout se donnait franchement. C'est précisément cette limpidité apparente qui permet ensuite au trouble de s'installer. Le spectateur croit connaître les règles de l'espace, les seuils de danger, la fonction des objets. Puis le film déplace légèrement l'axe. Cette stratégie peut sembler modeste, mais elle est plus solide que bien des surenchères. Elle suppose une vraie discipline de mise en scène, une capacité à faire confiance au montage, à la durée, aux retours d'information partiels.
Il faut aussi souligner la place qu'occupe l'idée de piège dans son travail. Chez Carboni, le piège n'est pas seulement mécanique. Il est cognitif. Les personnages se retrouvent pris parce qu'ils adhèrent trop vite à une promesse, à une curiosité, à une grammaire du jeu ou du défi que le monde contemporain a rendue familière. Le film devient alors critique sans se transformer en sermon. Il montre une culture de l'excitation permanente, du test, du défi, du clic, et la retourne vers une logique de damnation très ancienne. Cette jonction entre modernité et archaïsme est l'une des meilleures pistes du genre actuel.
Berardo Carboni apparaît ainsi comme un cinéaste qui comprend la valeur d'un concept, mais refuse d'en rester au concept. Il sait qu'une bonne idée ne devient cinéma qu'à condition d'être incarnée dans des rythmes, des visages, des espaces qui résistent. Ses films ne réinventent pas seuls l'horreur européenne, mais ils témoignent d'une voie intelligente : faire du présent un terrain de hantise crédible, sans nostalgie paralysante et sans soumission au bruit numérique de l'époque.
