Benjamin Christensen
Häxan n'est pas seulement un classique du muet, ni seulement une curiosité savante sur la sorcellerie. C'est un objet furieux, didactique et halluciné qui prend l'histoire des croyances comme scène de projection du désir, de la peur sociale et de la cruauté institutionnelle. Benjamin Christensen y invente une forme encore troublante : l'essai démonstratif contaminé par le cauchemar. Peu de films du début du XXe siècle paraissent à ce point capables de penser et de mordre en même temps.
Venu du Danemark, Christensen travaille dans une Europe où le cinéma est encore en train de découvrir l'étendue de ses pouvoirs. Cela donne à son oeuvre une liberté presque primitive. Les catégories ne sont pas encore totalement figées, et il en profite. Reconstitution, conférence illustrée, visions démoniaques, humour noir, observation sociale : tout peut cohabiter tant que le film avance. Cette absence de clôture générique explique en partie la modernité persistante de Häxan.
Ce qui frappe d'abord, c'est la puissance des images. Le diable, les sabbats, les instruments de torture, les corps soumis à la suspicion collective : Christensen compose un monde d'une densité visuelle extraordinaire. Mais cette force iconographique serait moins intéressante si elle ne servait qu'à choquer. Or elle sert un argument. Le film montre comment une société produit ses monstres, comment la peur religieuse, la misogynie et l'ignorance se cristallisent dans des spectacles de persécution.
De ce point de vue, Christensen anticipe une grande partie du Genre horror moderne. Il comprend que l'horreur ne naît pas seulement de l'apparition du démon, mais du regard qui a besoin du démon pour s'organiser. La superstition devient appareil social. Le fantastique révèle la violence des institutions. Cette intelligence théorique, tenue par une imagerie si physique, demeure impressionnante.
Il faut aussi noter son rapport au savoir. Contrairement à tant de films qui utilisent le discours savant pour neutraliser leur pouvoir de trouble, Christensen s'en sert pour intensifier l'inquiétude. Il expose, compare, explique, puis laisse l'image déborder l'explication. Le résultat est vertigineux. Le spectateur se trouve pris entre rationalisation et fascination, exactement là où le film veut le tenir.
Dans les Années 1920, cette démarche avait quelque chose d'absolument singulier. Aujourd'hui encore, elle garde sa force parce qu'elle refuse le partage confortable entre raison éclairée et obscurité du passé. Christensen sait que le besoin de désigner un corps impur, une figure maléfique, une conduite déviante n'appartient jamais seulement à l'histoire révolue. C'est une structure qui se réactive sans cesse.
Même au-delà de son titre le plus célèbre, sa place reste essentielle pour comprendre le cinéma comme art des croyances conflictuelles. Il filme les images non comme décor, mais comme opérateurs de peur et de désir. Cela suffit à faire de lui un ancêtre vital pour toute histoire sérieuse du fantastique.
Benjamin Christensen compte parce qu'il a compris très tôt ce que le cinéma pouvait faire de plus dangereux : matérialiser des fantasmagories collectives tout en les mettant en accusation. Son oeuvre nous regarde encore avec une ironie sombre. Elle dit que les monstres existent, oui, mais rarement là où l'autorité prétend les voir.
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