Ben Wheatley
Kill List reste la meilleure porte d'entrée dans le cinéma de Ben Wheatley parce qu'on y entend, dès les premières scènes, une Angleterre contemporaine qui grince comme un vieux plancher rituel. Le film commence dans une domesticité exaspérée, dans la fatigue économique, dans la brutalité ordinaire d'un couple à bout, puis il glisse vers autre chose sans jamais signaler exactement où le sol s'est dérobé. C'est là que Wheatley devient singulier. Il ne traite pas le fantastique comme une excursion hors du réel, mais comme une moisissure déjà présente dans les murs. Son œuvre, située quelque part entre le thriller, la satire, la farce noire et le Horreur, donne toujours l'impression qu'un ordre ancien attend derrière les habitudes modernes.
Avant même d'être identifié comme une figure majeure du cinéma de genre britannique, Wheatley a imposé une manière. Down Terrace observait déjà une famille criminelle avec un sens féroce de l'anti-climax, de la violence terne, de la conversation qui tourne au poison. On y voyait un cinéaste capable de filmer l'intimité comme une scène de guerre larvée. Cette aptitude est capitale chez lui. Même lorsque ses films s'ouvrent sur le paysage, sur l'histoire anglaise, sur le folklore, ils reviennent presque toujours à des groupes humains incapables de se parler sans se menacer. Le malaise chez Wheatley n'est pas décoratif. Il est social, verbal, tactile.
Avec Sightseers, il détourne la comédie de couple et le road movie provincial pour construire une radiographie féroce de l'Angleterre petite-bourgeoise. Les campings, les attractions locales, les conversations insignifiantes deviennent des surfaces où remontent la cruauté, la frustration et une rage profondément comique. Peu de cinéastes savent aussi bien filmer l'embarras comme prélude au meurtre. Dans ce registre, Wheatley touche à une tradition très britannique, celle d'un humour si sec qu'il finit par révéler une métaphysique du ressentiment. On peut le rattacher aux Années 2010 du cinéma de genre anglais, mais son travail déborde vite la simple catégorie de la relance horrifique.
A Field in England a confirmé ce débordement. Tourné en noir et blanc, traversé par la guerre civile anglaise, les champignons, les cercles magiques et la boue, le film semble surgir d'un passé national empoisonné. Pourtant il n'a rien d'un exercice de style patrimonial. Wheatley y filme l'histoire comme un délire matériel, un territoire qui avale les corps et détraque les hiérarchies. Ce n'est pas un hasard si son nom revient souvent lorsqu'on parle de Folk Horror. Là où beaucoup de films de ce champ s'appuient sur l'iconographie païenne ou sur l'étrangeté rurale, lui comprend surtout le rapport entre rite et domination. Chez lui, le folklore n'est jamais une carte postale sinistre. C'est un système.
Cette intelligence du système explique aussi la violence très particulière de High-Rise, adaptation de J. G. Ballard où l'immeuble devient machine à classer, humilier et décomposer. Wheatley y orchestre le chaos avec une précision sarcastique. Les étages ne sont plus seulement des espaces, mais des castes. Le décor moderniste ne contredit pas ses obsessions antérieures, il les reformule. L'architecture, comme la campagne dans Kill List, peut devenir un dispositif d'enfermement mental et moral. Les personnages n'y perdent pas l'innocence, ils révèlent la part de barbarie que leur confort contenait déjà.
Il faut aussi dire un mot du rythme. Ben Wheatley monte ses films comme s'il refusait la psychologie explicative. Il préfère les cassures, les accélérations brutales, les scènes qui s'arrêtent trop tôt ou trop tard. Cela peut produire une sensation d'instabilité, parfois même de caprice, mais cette instabilité appartient à son esthétique. Ses films veulent que le spectateur cesse de croire à la continuité rassurante du monde. Même Free Fire, exercice de fusillade quasi burlesque, repose sur cette idée qu'un espace fermé suffit à révéler la stupidité meurtrière des rapports humains.
Dans le paysage du cinéma venu du Royaume-Uni, Wheatley occupe ainsi une place paradoxale. Il est assez identifiable pour qu'on reconnaisse une tonalité dès quelques plans, mais assez mobile pour déjouer la fixation auteuriste la plus paresseuse. Certains de ses films sont plus démonstratifs, d'autres plus désordonnés, d'autres encore flirtent avec le projet de commande. Cela compte moins que la persistance de ses lignes de force : la violence comme habitude, le territoire comme piège, le groupe comme théâtre d'humiliation, le rire comme symptôme nerveux.
Ben Wheatley n'est pas un moraliste déguisé en provocateur, ni un formaliste qui emprunterait au genre quelques intensités prêtes à l'emploi. Il appartient à cette famille plus rare de cinéastes pour qui le genre sert à diagnostiquer un pays. Son Angleterre n'est ni mythique ni sociologique au sens plat. Elle est concrète, mesquine, hantée par sa propre histoire, toujours à deux pas d'une cérémonie dont personne n'a expliqué les règles. C'est pourquoi ses meilleurs films laissent moins le souvenir d'un récit que d'une contamination. Quelque chose a été vu, quelque chose a été compris trop tard, et le quotidien ne retrouve jamais tout à fait sa forme initiale.
