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Babis Makridis - director portrait

Babis Makridis

Avec Pity, Babis Makridis a offert l'un des films les plus vénéneux de la vague grecque récente : une étude de caractère qui commence dans le malaise social et finit dans une forme de monstruosité morale presque abstraite. On le range souvent du côté de la Greek Weird Wave, et l'étiquette n'est pas fausse. Mais elle devient vite paresseuse si elle dispense de regarder ce que son cinéma a de particulier. Chez Makridis, l'absurde n'est pas un style décoratif. C'est une méthode de dissection affective.

Le personnage de Pity veut être plaint comme d'autres veulent être aimés. À partir de cette idée terrible, Makridis bâtit un film d'une sécheresse remarquable. Tout y est réglé pour faire sentir comment une dépendance émotionnelle peut se transformer en logique de prédation. Le sourire devient suspect, la tristesse devient une ressource, l'intimité devient une scène où l'on extorque de l'attention à autrui. Cette cruauté n'a rien de spectaculaire. Elle avance dans la neutralité, dans la répétition, dans la manière presque bureaucratique qu'ont les gestes de se vider de leur humanité.

Ce ton place Makridis au croisement de plusieurs histoires. Il appartient bien sûr au cinéma grec des années 2010, avec son goût pour les protocoles sociaux détraqués, les familles opaques, les personnages qui semblent avoir appris les émotions comme on apprend une langue étrangère. Mais il s'en distingue aussi. Là où d'autres cinéastes privilégient l'énigme ou la provocation, lui cherche une ligne plus simple, presque clinique. Son humour est moins explosif que corrosif. Il laisse le malaise s'installer jusqu'au point où le rire lui-même devient embarrassant.

Cette précision apparaît déjà dans L, road movie oblique où un homme privé de son emploi et de sa fonction glisse dans un monde régi par des règles absurdes. Le film travaille l'identité masculine comme un costume vide, une discipline sans contenu. Chez Makridis, les institutions ne s'effondrent pas dans le fracas. Elles continuent de tourner alors même qu'elles ont perdu toute justification sensible. C'est là que son cinéma rencontre le psychological horror. L'angoisse ne vient pas d'une agression extérieure, mais de la découverte que le moi, la famille et la société tiennent peut-être sur des automatismes déjà morts.

Il faut aussi souligner la dimension physique de son art. Même dans ses récits les plus conceptuels, Makridis filme les corps avec une dureté très concrète. Un visage fermé, une démarche trop régulière, un silence prolongé dans une pièce suffisent à installer une menace. Ce n'est pas un cinéma du symbole pur. C'est un cinéma de comportements, de surfaces humaines devenues illisibles. Dans le contexte de Grèce et des années 2000 jusqu'aux années 2020, cette capacité à transformer l'ordinaire en dispositif d'étrangeté fait de lui une figure essentielle.

Makridis travaille enfin une idée dérangeante : le désir n'a pas toujours pour horizon la jouissance, l'amour ou la liberté. Il peut vouloir sa propre captivité, sa propre blessure, la répétition rassurante d'une humiliation familière. C'est ce qui donne à Pity sa puissance de poison lent. Le film ne nous confronte pas seulement à un homme pathétique. Il met au jour une économie affective plus large, faite de dépendance, de manipulation et de confort dans la souffrance. Peu de cinéastes contemporains osent pousser aussi loin cette intuition sans la recouvrir d'explications psychologiques rassurantes.

Babis Makridis occupe donc une place précieuse dans le cinéma européen contemporain. Il n'offre ni catharsis, ni consolation, ni grande leçon. Il préfère nous laisser devant des comportements dont la logique finit par devenir insupportablement claire. C'est un cinéma qui gratte, qui sèche le sentiment au lieu de le gonfler, et qui trouve dans cette austérité même une forme de violence durable. Pour le spectateur, l'expérience est inconfortable. Pour le critique, elle est difficile à oublier.

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