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Athina Rachel Tsangari - director portrait

Athina Rachel Tsangari

Avec Attenberg, Athina Rachel Tsangari n'a pas seulement signé l'un des films décisifs de la Greek Weird Wave, elle a imposé une manière très singulière de filmer des corps qui apprennent mal à vivre ensemble. Sa Grèce n'est ni folklorique ni allégorique au sens lourd. Elle est faite de zones industrielles, de comportements désaccordés, d'imitations absurdes, d'élans tendres et d'une étrangeté quotidienne qui semble avoir poussé au milieu du réel sans demander la permission. Tsangari comprend que le bizarre n'est pas un supplément décoratif. C'est une discipline du regard. Il faut filmer les corps un peu de côté pour que les normes sociales, sexuelles et familiales apparaissent pour ce qu'elles sont: des chorégraphies fragiles, parfois risibles, souvent cruelles.

Son importance dans le cinéma grec des années 2010 tient justement à cette capacité de faire converger expérimentation formelle et acuité politique sans passer par le discours explicatif. Attenberg part d'une jeune femme qui observe, imite, teste, refuse. Ce geste d'observation devient méthode de mise en scène. Les personnages parlent comme s'ils essayaient la langue pour la première fois. Ils marchent, dansent, s'embrassent, se retirent avec une légère inadéquation au monde. De ce décalage naît une comédie inquiète, presque zoologique par moments, mais jamais méprisante. Tsangari ne regarde pas ses figures humaines comme des spécimens exotiques. Elle les filme dans un espace social où les scripts habituels de l'intimité ont cessé de fonctionner normalement.

Cette précision du geste se retrouve dans Chevalier, qui pousse encore plus loin son art du dispositif. Un groupe d'hommes sur un yacht transforme le moindre détail de comportement en compétition ridicule, puis en diagnostic de virilité. Peu de films contemporains ont su capter avec autant de finesse la bêtise réglée des rapports masculins. Tsangari ne se contente pas de satiriser l'ego. Elle montre comment une microsociété fabrique ses hiérarchies absurdes, ses rites punitifs, ses codes de prestige dérisoires. Le film avance comme une expérience sociale devenue poison. On rit, bien sûr, mais d'un rire qui laisse un goût de métal. Là encore, la cinéaste touche juste parce qu'elle ne force jamais la thèse. Elle laisse le groupe se disséquer tout seul.

Son travail mérite d'être défendu aussi pour sa matérialité. Tsangari sait filmer les surfaces, les tissus, les peaux, les bâtiments, les objets, tout ce qui compose une vie moderne vidée de confort symbolique. Dans son cinéma, l'espace n'est jamais neutre. Une station balnéaire, un bateau, une chambre, une ville portuaire produisent immédiatement une manière d'être au monde. Le décor organise les gestes. Il les contraint, parfois les ridiculise. Cette attention aux milieux donne à ses films une puissance qui dépasse la simple étrangeté de festival. On y reconnaît des formes très concrètes de solitude contemporaine: difficulté à aimer, à parler, à vieillir, à faire famille, à habiter un pays meurtri par des transformations brutales.

Il ne faut pas non plus réduire Tsangari à une cinéaste de concept. Son intelligence théorique est évidente, mais elle n'écrase jamais la sensation. Même les scènes les plus stylisées gardent une vibration affective imprévue. Dans Attenberg, la relation au père malade déplace le film vers une tendresse sèche, presque documentaire dans son refus du pathos. Dans Chevalier, sous le jeu cruel, on voit surtout l'immense pauvreté émotionnelle d'hommes incapables de sortir du classement permanent. Ces déplacements évitent à son œuvre la rigidité. Elle pense beaucoup, mais elle sent tout autant.

Tsangari appartient à cette génération européenne qui a compris que l'excentricité n'avait de valeur que si elle révélait un régime de normalité déjà malade. C'est pourquoi ses films vieillissent bien. Ils ne dépendent pas d'une mode de l'insolite. Ils travaillent quelque chose de plus profond: la désorientation des comportements dans une société où les anciens cadres symboliques vacillent sans que de nouveaux liens plus justes aient pris leur place. Dans le paysage des festivals et du cinéma d'auteur, cette voix compte parce qu'elle reste immédiatement reconnaissable. Un plan de Tsangari ne cherche pas l'aimable bizarrerie. Il cherche le point exact où l'ordre social commence à paraître grotesque. C'est plus précis, plus cruel, et finalement plus libérateur.

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